Barry Lyndon de Stanley Kubrick

Je suis bien embêtée aujourd’hui, parce que j’aimerais vraiment parler de Barry Lyndon, mais je n’ai aucune arme pour le faire – un peu comme quand, fébrile et changée pour toujours, j’essayais de mettre des mots sur mon amour de la Chartreuse de Parme de Stendhal et ses exclamations merveilleuses. (“Vous avez trop de feu pour les âmes prosaïques !”) En ce moment à Paris, c’est rétrospective Kubrick (enfin, partout en France, mais moi je vais au cinéma à Paris voyez-vous). Je me sens toujours embêtée par Kubrick, parce qu’on ne sait pas comment se situer face à son œuvre. On a l’impression qu’il faut mettre un genoux par terre et baisser la tête humblement, et voir ses films dans cette posture de dévotion (pas pratique pour regarder un film, j’en conviens). Sur senscritique d’ailleurs, il y a deux tendances : ceux qui ne mettent que des 10/10, aiment tout, et les autres, ceux qui “n’ont pas peur de mettre 2/10 parce que les films chiants ça COMMENCE À BIEN FAIRE”.

Moi je n’ai pas particulièrement peur de l’ennui, alors je suis allée bien sagement à la filmothèque du quartier latin pour avoir ma tranche d’histoire du cinéma. La salle était bondée, il fallait du courage pour slalomer entre les gens à la recherche d’une place et ceux qui boudent votre ami trop grand.

Moi, mon Kubrick préféré, c’est Lolita. Pas banal. Lolita a tout du film parfait – et en prime, il est en noir et blanc. Tous mes films préférés sont en noir et blanc – ma façon de protéger une petite forme d’originalité culturelle bien maigre. J’ai vu Orange Mécanique trop jeune, et j’ai toujours eu peur de le revoir. J’ai vu et aimé The Killing et Shining, et vu et détesté, puis aimé Eyes Wide Shut. Mais l’exposition Kubrick à la Cinémathèque, que je suis allée voir il y a quelques semaines, m’a donné envie de me pencher plus longuement sur la question.

Revenons-en à nos Lyndon. Il faisait bien chaud dans cette salle de la filmothèque du quartier latin hier-dimanche, il faisait moite et je ne voyais pas bien tout l’écran avec ces gens qui ont la mauvaise idée d’avoir trop de cheveux qui poussent en hauteur. Mais pendant trois heures, malgré ces conditions difficiles, je suis restée bouche bée comme une idiote devant ce film, qui a secoué toutes ces parties émotionnelles de ma personne qui préfèrent habituellement garder leur sang froid au cinéma. Je garde tout ça pour les livres, qui eux me chamboulent sans aucune retenue. Parce que lire est une activité solitaire par excellence. Mais, Barry Lyndon, c’est tellement bien, que c’est comme lire un livre (de Stendhal, donc, par exemple), mais en film. Niveau émotion, narration, retenue. Son héros est largement en passe de devenir mon héros cinématographique préféré. Parce que c’est un héros qui n’est pas particulièrement sympathique, et que ça fait du bien de ne pas avoir ses émotions instrumentalisés par une narratrion, pour une fois. Laissons donc libre court à toute la palette d’émotions qui circulent d’un être humain à un autre, le tout dans un climat de froideur absolu.

Je ne préfère pas rentrer dans les détails en ce qui concerne la réalisation de Kubrick (que je devine bien trop complexe pour moi), mais il y a dans le style même du film, une retenue qui est véritablement bouleversante et qui donne toute sa puissance au film. Et, venons-en à mes amours, LE merveilleux personnage féminin, sacrifié et triste comme je les aime, effacé et mélancolique, la sublime Lady Lyndon, interprétée par Marisa Berenson. Je ne sais pas pourquoi j’aime tant ces femmes victimes et ces destins brisés – je devrais songer à en parler avec mon psy. Lady Lyndon est parfaitement contre-balancée par le personnage de Barry Lyndon, père dévoué, mari déserteur, soldat courageux et ambitieux, être humain détestable, personnage cinématographique parfait. (et Kubrick joue avec toutes ces facettes avec tant de génie que ça frôle l’indécence)

Et bien sûr, les décors façon peintures de paysages anglais du 18ème siècle viennent terminer cette perfection visuelle, avec quelques petites références par touches, les paysages sombres (qui rappellent Gainsborough par exemple, mais aussi un petit peu Turner) et le célèbre éclairage à la bougie (reportages très intéressants à ce sujet durant l’exposition de la Cinémathèque). Rien que pour toutes ces couleurs, je ne suis pas fâchée d’avoir un peu raté ma séance à la filmothèque. C’est un film qui se vit au cinéma – pour que l’expérience personnelle soit complète, pour profiter de la grandeur visuelle, pour être happé par la musique magnifique à un volume satisfaisant.

Après avoir écrit tous ces paragraphes, je me rends compte que je n’ai pas du tout expliqué pourquoi j’ai tant aimé ce film. Et ça me contente bien, qu’il reste une partie de cet amour qui tombe dans le non-dit. (parce que dans l’impossible à dire) Ce que j’avais déjà raté pour La Chartreuse de Parme, je le rate de nouveau pour Barry Lyndon. Impossible d’exprimer d’une façon satisfaisante mon amour pour une histoire grandiose et parfaitement racontée. Alors allez plutôt le voir. Au cinéma.