Diane Arbus : Un certain regard

A flower girl at a wedding, Conn. 1964

Le Jeu de Paume à Paris propose une exposition de plus de 200 photographies de Diane Arbus, du 18 octobre 2011 au 05 février 2012. Les œuvres de la photographe, accrochées les unes à côté des autres dans de grandes salles blanches, forment un dédale de regards et de vies. Transsexuels, nudistes, vieilles stars déchues, cracheurs de feu, patriotes, enfants malades et trisomiques semblent tenter de s’extirper du cadre dans lequel ils sont prisonniers pour toujours. Diane Arbus capturait des âmes avec son flash révélateur, et n’hésitait pas à dévoiler rides, peaux flétries, grains de beauté. Elle s’est très tôt détournée de la photo de mode pour pouvoir partir à la rencontre de la «minorité tranquille » qui la fascinait.

Elle joue des frontières : entre l’humain et l’animal, entre le masque et le visage, entre le masculin et le féminin, entre la normalité et la marginalité. Son regard porte déjà en lui les paradoxes qui intéresseront des générations d’artistes américains, de Judith Butler à David Lynch en passant par Tom Waits. Elle isole les États-Unis en une galerie de portraits étranges. Les regards sont insolents, les visages exposés et son Amérique oscille dangereusement entre grandeur et décadence. À mesure qu’on avance dans les salles, dans lesquelles les photographies sont rangées selon un ordre chronologique, les images sont de plus en plus percutantes. Les deux dernières parties de l’exposition sont consacrées aux carnets personnels d’Arbus, et on y découvre une femme curieuse, passionnée par son art et surtout par tous ses modèles. Sur les murs, on lit : “Je voudrais photographier tout le monde”. Tout est dit.

Exposition organisée par le Jeu de Paume, Paris, du 18 octobre 2011 au 05 février 2012. Plus d’informations sur la page dédiée.
Crédit photo : Diane Arbus, A flower girl at a wedding, Conn. 1964.

Héroïnes #1 : Audrey Horne

Quand j’étais petite, j’aimais les belles jeunes filles (selon mes termes de l’époque), avec leurs jupes qui tournent et leurs belles chaussures.

Quand j’étais un peu plus grande, ce n’était plus tant les jolies “jeunes” filles qui m’intéressaient, mais plutôt les grandes héroïnes de cinéma, et de littérature. Récemment, il y en a eu tant dans ma vie. Il y a quelques années, Ingrid Bergman dans Notorious, il y a moins longtemps, Sylvia Plath et sa cloche de verre, Clélia Conti sous la plume de Stendhal, et l’année dernière, Audrey Horne.

Twin Peaks m’a intéressée, puis follement agacée, ennuyée, énervée, et enfin m’a re-captivée. Je regardais Twin Peaks à 60% pour Dale Cooper, et à 40% pour la magnifique Audrey Horne (oui et pour David Lynch, et pour le reverse, et pour la BO de Badalamenti, on ne va pas chipoter). Espiègle, mystérieuse, amoureuse, fourbe par endroits, elle avait tout ce qu’il faut pour devenir mon idole. Sûrement mon personnage de série préféré au coude à coude avec Betty Draper.

Et souvent je repense à elle, et à sa danse langoureuse et étrange dans le diner de Twin Peaks. Et je regrette qu’elle n’ait pas eu tout un film à elle. Peut-être qu’elle existait mieux comme second rôle, cachée dans l’ombre.

 

À mi-chemin

2011 est une année étrange, surtout parce que je me suis retrouvée à lire uniquement des romans incroyables. Je ne prends jamais trop de risques en littérature, et j’ai tant de classiques à rattraper que je ne me frotte malheureusement pas souvent aux nouveaux auteurs. Brassens disait des choses magnifiques sur la littérature, sur le retard que chacun a à rattraper. Cette année était ma première année sans toutes les lectures obligatoires des études de lettres. J’avais mis quelques auteurs de côté pour ce moment de liberté que j’attendais avec tellement d’impatience. Un petit top 5 à mi parcours s’imposait.

1. Women In Love, D.H. Lawrence (1920)
J’ai lu The Virgin and the Gipsy à l’université, pour mon premier cours de deuxième semestre de littérature britannique. À l’époque à la Faculté Victor Ségalen de Brest, il y avait environ 50% de la promotion qui ne venait pas en cours, 20% qui détestait la littérature, 10% qui ne se fatiguait pas à lire le livre et 10% qui haïssait D.H. Lawrence en particulier. Je me sentais très spéciale avec mon petit D.H.Lawrence sous le bras, à trouver ça merveilleux, rare petit 10%. J’adorais Lawrence, son histoire, les petites anecdotes sulfureuses qui l’entouraient. Et surtout, c’était un homme épris de liberté, avec des convictions incroyablement avant-gardistes. Je l’ai gardé sous le coude et les années se sont passées, L2, L3, M1, M1bis, M2, jusqu’à ce que je retrouve Lawrence au moment où, très bizarrement, j’avais le plus besoin de lui. Lui qui prône en 1920 dans Women In Love une sortie de l’industrialisation, un retour à la nature sensuelle et sauvage, une liberté humaine et artistique. Women in Love est un roman à lire en pleine crise, en remise en question, personnelle et sociale, quand on a envie de faire une grosse boule de sa vie pour la jeter plus facilement à la poubelle. C’est un roman sur tous ses gens qui ne s’adaptent pas, qui choisissent un chemin poussiéreux qui ne convient pas aux autres. C’est aussi une belle histoire de sororité, de fraternité (sur fond d’attirance homosexuelle), de l’étrangeté et du dysfonctionnement de l’amour, et de la vie. L’écriture est incroyable, le roman est très dense. “For where was life to be found? No flowers grew upon busy machinery, there is no sky to a routine, there is no space to a rotary motion.”

2. F. Scott Fitzgerald, Tender is the Night (1934)
Heureusement, j’ai lu Fitzgerald avant de voir cette tarte molle de “film” qu’est Midnight in Paris. J’ai toujours eu un agacement pour cette hype autour de The Great Gatsby, surtout à cause de cette personne qui le citait comme “inspiration modesque”. Bon, passons. J’ai donc commencé mon exploration de Fitzgerald par Tender is the Night (par esprit de contradiction), qui m’a bouleversée.  J’ai enchaîné sur The Great Gatsby qui est tout aussi profondément triste. L’écriture est magnifique. Je pense souvent que le français est la plus belle langue qui existe (surtout à cause de Proust et Stendhal, mais Flaubert est en train de rejoindre les rangs), mais Fitzgerald sublime tellement l’anglais, que je ne sais plus choisir. Tender is the Night, ça commence comme une histoire d’amour, puis c’est une histoire de jalousie, de névroses, de folie. Le personnage féminin de Nicole est fantastique, rongée par sa jalousie, par des forces occultes qui la font agir de manière détestable et désespérée [et pour cela, je l'aime comme j'aime Betty Draper]. Fitzgerald a un sens de la formule incroyable. Il parsème ses chapitres de phrases qui collent à l’esprit, qu’on note fébrilement sur des carnets, pour ne jamais les oublier : “I suppose you have to touch life in order to spring from it“.

3. Lady Chatterley’s Lover, D.H Lawrence (1928)
Les personnages féminins de D.H Lawrence sont véritablement géniaux. Lady Chatterley est une sorte de continuation des deux sœurs de Women In Love. Ce qui était scandaleux à l’époque, ce n’était probablement pas les scènes de sexe légèrement “straight forward”, mais plutôt l’image de la femme. Par moment le roman est aussi vraiment drôle, toujours léger, mais abordant frontalement les même problèmes universels que Women In Love. Toujours cette même peur de l’industrialisation, un retour à la nature, et une description fine et efficace des névroses humaines. C’est comme ça qu’en une année, Lawrence est devenu l’un de mes écrivains préférés.

4. Le Temps retrouvé, Marcel Proust (1927)
AH, j’étais fière comme un panda quand j’ai fini À la recherche du Temps perdu. Il faut dire que j’étais dessus depuis 5 ans, à raison d’un tome chaque été (et quelques extras). Finalement, je n’avais pas grand monde à qui le dire, alors j’ai simplement fermé le tome sur ma table de chevet fièrement. Fièrement et tristement, puisque je suis atteinte du syndrome de la tristesse post-lecture. Lire Le Temps retrouvé, c’est plusieurs années de gagnées, un tas d’angoisses qui s’envolent, et un guide de l’existence qui arrive tout prêt sur un plateau d’argent. L’une des phrases qui m’a le plus bouleversée dans ce tome, c’est celle qui arrive près de la fin : “Je ne leur demanderai pas de me louer ou de me dénigrer, mais seulement de me dire si c’est bien cela, si les mots qu’ils lisent en eux-mêmes sont bien ceux que j’ai écrits.” Le genre de phrases que je peux lire et relire, et tourner dans mon esprit, en appréciant sa justesse et son mystère. Ces mots-là sont bien ceux qui étaient en moi et je ne regrette pas d’avoir lu l’intégrale de la Recherche en sortant de l’adolescence. Chaque évènement a collé parfaitement à ma propre vie, ce qui a rendu la lecture plus intense encore.

Mon oncle Benjamin, Claude Tillier (1843)
Je ne suis sortie des années 20/30 que pour me plonger dans Mon Oncle Benjamin. Je l’ai lu sur conseil de Brassens, qui en parlait dans une interview géniale que j’ai regardée de bout en bout lorsque je me suis rendue à l’exposition à la Cité de la musique. Il disait : “Quiconque n’a pas lu Mon Oncle Benjamin ne peut se dire de mes amis”. Mon Oncle Benjamin parle surtout de liberté, et il sonne toujours à nos oreilles “modernes” incroyablement justement. La nature, l’amitié, la mort tout cela est traité avec beaucoup de justesse et d’humour aussi (c’est avant tout très drôle), avec toujours un bon mot. Il annonce déjà, en 1843, que la vie est condamnée. Mais Benjamin boit joyeusement à la fin du genre humain : “Son âme planait dans une région supérieure, toujours calme et sereine; il n’avait, lui, que deux besoins : la faim et la soif, et si le firmament fût tombé en éclats sur la terre et qu’il eût laissé une bouteille intacte, mon oncle l’eût tranquillement vidée à la résurrection du genre humain écrasé, sur un quartier fumant de quelque étoile. Pour lui, le passé n’était rien et l’avenir n’était pas encore quelque chose. Il comparait le passé à une bouteille vide, et l’avenir à un poulet prêt à être mis à la broche.”

billy the kid did what he did and he died

Ce que nous n’avons pas eu à déchiffrer, à éclaircir par notre effort personnel, ce qui était clair avant nous, n’est pas à nous. Ne vient de nous-même que ce que nous tirons de l’obscurité qui est en nous et que ne connaissent pas les autres.

Marcel Proust, Le Temps retrouvé

Ce que j’aime dans la musique, et puis d’ailleurs, dans l’art en général, c’est un peu ce que Proust écrivait dans Albertine Disparue (La Fugitive) : “À partir d’un certain âge nos souvenirs sont tellement entrecroisés les uns sur les autres que la chose à laquelle on pense, le livre qu’on lit n’a presque plus d’importance. On a mis de soi-même partout, tout est fécond, tout est dangereux et on peut faire d’aussi précieuses découvertes que dans les Pensées de Pascal dans une réclame pour un savon”.

Tout est fécond.

Quand je réécoute Alopecia de Why?, cette théorie prend tout son sens. Quand j’écris une chronique d’album par exemple, je suis vraiment vierge de tout souvenir avec le disque. ça me permet un peu de garder en tête une certaine idée de l’objectivité. (bien sûr, toute notion d’objectivité n’est qu’un mensonge, mais j’aime bien faire semblant) J’écoute le disque 4/5 fois maximum, chez moi, face au mur, minimum d’attachement, maximum d’efficacité.

(en théorie)

Il y a quelques disques qui ont fini par se greffer à moi, de telle sorte que je ne peux presque plus en parler en gardant toute ma tête. Si on me demandait demain d’écrire sur le Yankee Hotel Foxtrot de Wilco, je serais bien embêtée. Il faudrait bien que j’oublie tout ce que j’y ai caché, comme tant de petits trésors nichés au milieu des accords de “I am trying to break your heart”. Alors, il faudrait essayer d’effacer l’ennui que j’ai associé à “Reservations”, la joie aveugle d’”I’m a Wheel”. Il faudrait essayer de refaire le chemin en sens inverse. Et puis si je devais parler d’”En Gallop” de Joanna Newsom, il faudrait peut-être oublier un peu les herbes hautes du jardin et la couverture étendue sur l’herbe, et les mots d’Un Amour de Swann que je commençais pour la première fois. [et qui devait changer ma vie à tout jamais]

Mais mes albums préférés sont des albums d’affect, avant tout. Ceux qui font tomber la pédanterie, l’objectivité, les références, les autres groupes. Je serais très embêtée de trouver une seule référence qui se collerait à l’Alopecia de Why?

Parce que je trouve qu’il y a plus de décors de Brest-Paris-Paris-Brest, plus de sièges violets-caca-d’oie du TGV, plus de pluie bretonne, plus de canicule parisienne, plus d’énervement, plus d’amour dans “The Fall Of Mr Fifths” que de vraie musique.

Alors, la notion d’écoute objective pour écrire devient vraiment problématique.

Le phrasé magnifique de Yoni Wolf. “I never said I didn’t have syphillis miss listless”, ce n’est pas un pentamètre iambique Shakespearien, mais à chaque fois que je tombe sur ce passage précis, les nuages se déchirent. Et je ne peux pas oublier 2008 et les trifouillages de poésie américaine, et la rage des études, et les mensonges de l’université, qui venaient toujours épouser

Just another sunday, paddleboat ride
On a man made lake with another lady stranger
If I remain lost
and die on a cross
at least I wasn’t born in a manger

Et d’un coup, je pénètre cette petite bulle d’infini, tout comme le bruit de la cuiller sur la tasse de thé et le goût de la madeleine ramènent Proust à un petit morceau d’éternité. Dans The Fall of Mr Fifths, il y a un petit peu de chaque moi, et je touche enfin à l’essentiel. Mais l’impression est si courte et si passagère.

Ce qui vient à me rappeler un souvenir très précis, du film The Painted Veil, une adaptation du roman de Somerset Maugham, regardé un soir d’ennui profond et de solitude en Angleterre. (ce genre d’ennui qui paralyse et met les larmes aux yeux, et surtout, semble ne pas connaître de fin) À priori, ce film ne me plaisait franchement pas, il avait à peu près tout du film très classique que je déteste : très convenu, millimétré, calculé, plein de bons sentiments. Ce film m’avait vraiment plongée dans une léthargie difficile à décrire (puisque j’étais presque morte à ce moment donné de mon existence), quand tout à coup, une scène – sans prévenir – m’a fait verser des torrents de larme. J’étais sûre que ce n’était pas causé par le jeu larmoyant d’Edward Norton [même si j'ai déjà pleuré devant un épisode de Gossip Girl - j'ai la larme facile]. Mais bien par une Gnossienne de Satie, qui venait de briser le silence, et de me ramener directement aux terres connues de mon imaginaire, me faisant oublier simultanément ma petite mort. Et je n’ai jamais pu retrouver dans la Gnossienne le même déchirement, ce même retour à une source que je ne connais pas, donc je ne sais pas appréhender les contours. Je me souvenais l’avoir écouté, à la “maison”, cette notion devenue si lointaine à ce moment précis. Anéantissement des kilomètres.

Tout cela me revient bien sûr avec la lecture du Temps retrouvé, que j’essaie de comprendre et d’adapter à mes propres expériences du temps. Peut-être qu’associé à 6 euphytoses par jour, Proust pourra calmer mes angoisses.

Et en me promenant sous la chaleur parisienne, j’ai essayé comme ça de recréer une cartographie musicale d’impressions. En jouant “The Purple Bottle” d’Animal Collective, toute une foule de souvenirs ont jailli, presque douloureux, parce que si concentrés depuis leur dernière sortie. Un parvis d’université, les yeux fermés, les cris, et surtout l’époque ou j’aimais détacher les gens de leur environnement, pour les regarder marcher au ralenti. Tout un fonctionnement de ma personne que j’avais oublié.

Et moi qui crois si souvent que l’on n’a rien vécu.

Barry Lyndon de Stanley Kubrick

Je suis bien embêtée aujourd’hui, parce que j’aimerais vraiment parler de Barry Lyndon, mais je n’ai aucune arme pour le faire – un peu comme quand, fébrile et changée pour toujours, j’essayais de mettre des mots sur mon amour de la Chartreuse de Parme de Stendhal et ses exclamations merveilleuses. (“Vous avez trop de feu pour les âmes prosaïques !”) En ce moment à Paris, c’est rétrospective Kubrick (enfin, partout en France, mais moi je vais au cinéma à Paris voyez-vous). Je me sens toujours embêtée par Kubrick, parce qu’on ne sait pas comment se situer face à son œuvre. On a l’impression qu’il faut mettre un genoux par terre et baisser la tête humblement, et voir ses films dans cette posture de dévotion (pas pratique pour regarder un film, j’en conviens). Sur senscritique d’ailleurs, il y a deux tendances : ceux qui ne mettent que des 10/10, aiment tout, et les autres, ceux qui “n’ont pas peur de mettre 2/10 parce que les films chiants ça COMMENCE À BIEN FAIRE”.

Moi je n’ai pas particulièrement peur de l’ennui, alors je suis allée bien sagement à la filmothèque du quartier latin pour avoir ma tranche d’histoire du cinéma. La salle était bondée, il fallait du courage pour slalomer entre les gens à la recherche d’une place et ceux qui boudent votre ami trop grand.

Moi, mon Kubrick préféré, c’est Lolita. Pas banal. Lolita a tout du film parfait – et en prime, il est en noir et blanc. Tous mes films préférés sont en noir et blanc – ma façon de protéger une petite forme d’originalité culturelle bien maigre. J’ai vu Orange Mécanique trop jeune, et j’ai toujours eu peur de le revoir. J’ai vu et aimé The Killing et Shining, et vu et détesté, puis aimé Eyes Wide Shut. Mais l’exposition Kubrick à la Cinémathèque, que je suis allée voir il y a quelques semaines, m’a donné envie de me pencher plus longuement sur la question.

Revenons-en à nos Lyndon. Il faisait bien chaud dans cette salle de la filmothèque du quartier latin hier-dimanche, il faisait moite et je ne voyais pas bien tout l’écran avec ces gens qui ont la mauvaise idée d’avoir trop de cheveux qui poussent en hauteur. Mais pendant trois heures, malgré ces conditions difficiles, je suis restée bouche bée comme une idiote devant ce film, qui a secoué toutes ces parties émotionnelles de ma personne qui préfèrent habituellement garder leur sang froid au cinéma. Je garde tout ça pour les livres, qui eux me chamboulent sans aucune retenue. Parce que lire est une activité solitaire par excellence. Mais, Barry Lyndon, c’est tellement bien, que c’est comme lire un livre (de Stendhal, donc, par exemple), mais en film. Niveau émotion, narration, retenue. Son héros est largement en passe de devenir mon héros cinématographique préféré. Parce que c’est un héros qui n’est pas particulièrement sympathique, et que ça fait du bien de ne pas avoir ses émotions instrumentalisés par une narratrion, pour une fois. Laissons donc libre court à toute la palette d’émotions qui circulent d’un être humain à un autre, le tout dans un climat de froideur absolu.

Je ne préfère pas rentrer dans les détails en ce qui concerne la réalisation de Kubrick (que je devine bien trop complexe pour moi), mais il y a dans le style même du film, une retenue qui est véritablement bouleversante et qui donne toute sa puissance au film. Et, venons-en à mes amours, LE merveilleux personnage féminin, sacrifié et triste comme je les aime, effacé et mélancolique, la sublime Lady Lyndon, interprétée par Marisa Berenson. Je ne sais pas pourquoi j’aime tant ces femmes victimes et ces destins brisés – je devrais songer à en parler avec mon psy. Lady Lyndon est parfaitement contre-balancée par le personnage de Barry Lyndon, père dévoué, mari déserteur, soldat courageux et ambitieux, être humain détestable, personnage cinématographique parfait. (et Kubrick joue avec toutes ces facettes avec tant de génie que ça frôle l’indécence)

Et bien sûr, les décors façon peintures de paysages anglais du 18ème siècle viennent terminer cette perfection visuelle, avec quelques petites références par touches, les paysages sombres (qui rappellent Gainsborough par exemple, mais aussi un petit peu Turner) et le célèbre éclairage à la bougie (reportages très intéressants à ce sujet durant l’exposition de la Cinémathèque). Rien que pour toutes ces couleurs, je ne suis pas fâchée d’avoir un peu raté ma séance à la filmothèque. C’est un film qui se vit au cinéma – pour que l’expérience personnelle soit complète, pour profiter de la grandeur visuelle, pour être happé par la musique magnifique à un volume satisfaisant.

Après avoir écrit tous ces paragraphes, je me rends compte que je n’ai pas du tout expliqué pourquoi j’ai tant aimé ce film. Et ça me contente bien, qu’il reste une partie de cet amour qui tombe dans le non-dit. (parce que dans l’impossible à dire) Ce que j’avais déjà raté pour La Chartreuse de Parme, je le rate de nouveau pour Barry Lyndon. Impossible d’exprimer d’une façon satisfaisante mon amour pour une histoire grandiose et parfaitement racontée. Alors allez plutôt le voir. Au cinéma.

The Awakening de Kate Chopin

She had all her life long been accustomed to harbor thoughts and emotions which never voiced themselves. They had never taken the form of struggles. They belonged to her and were her own, and she entertained the conviction that she had a right to them and that they concerned no one but herself.

(Kate Chopin, The Awakening)

Musique : Frédéric Chopin -Nocture Op.9 No.2

Kate Chopin a été ballotée, récupérée, triturée par les féministes de toutes les générations. The Awakening est devenue une œuvre précédée par toute la condition féminine, celle qui résume un certain malheur – soit disant – typiquement féminin et américain, une douleur de début de siècle, qui a suivi tant d’héroïnes jusqu’au Bell Jar de Sylvia Plath. De plus en plus souvent, je trouve ça difficile de lire ces œuvres qui ont été instrumentalisées par des mouvements, ça les dépouille cruellement d’une certaine part de spontanéité et de véracité, nécessaire au roman. J’ai l’impression qu’ils ont été écrits avec une plume malhonnête.

Mais c’est bien sûr sans compter sur l’histoire d’amour que j’entretiens avec les auteurs américaines. Dickinson et Plath en tête. Et j’aime les héroïnes malheureuses en général, celles qui ne disent rien, qui attendent, qui ne s’expriment qu’à demi-mot. Ce qui est vraiment le cas non seulement de Chopin, mais de son héroïne Edna. C’est un roman qui raconte à demi-mot l’ennui, la passion, l’indépendance, le désir, le tout avec beaucoup de retenue et d’élégance. Par certains aspects, l’écriture de Chopin rappelle un peu l’extrême pertinence et la beauté de la plume de Fitzgerald, aussi pour sa description franche d’un certain microcosme. Chopin raconte merveilleusement bien la facilité avec laquelle on se complaît dans une vie tiède et insatisfaisante. The Awakening décrit une sortie de l’enfance – une adulte qui devient une adulte, c’est le paradoxe sur lequel joue le roman. La prise en possession d’une nouvelle maison, de nouvelles activités devient instinctive et subversive. (d’où l’utilisation du roman par les féministes, bien sûr)

Le roman raconte l’histoire d’Edna, une femme au foyer sans problèmes apparents, et de son éveil lorsqu’elle se rend compte que sa vie ne lui convient pas, qu’elle s’est endormie dans sa propre existence. Elle décide alors de changer. On peut bien imaginer comme le détachement de cette femme par rapport à ses enfants, à sa famille et à ses devoirs devait être subversif à l’époque.

Ceci étant, le plus intéressant dans ce roman, c’est le rapport aux hommes et à l’amour. Edna tombe amoureuse de l’un de ses voisins, Robert, qui lui tient compagnie et lui lit des romans pendant des heures. Puis, il part au Mexique, pour la fuir et la protéger. Robert est donc hors-champ, hors de la diégèse, pendant la majeure partie du roman. La figure masculine est en recul, personnage quelque peu insipide qui devient instrument et non acteur d’un éveil qui se passe plutôt au sein des sens d’Edna. Elle s’ouvre à la peinture, à la musique, à Emerson (Bible de tout américain). La musique de Frédéric Chopin accompagne l’héroïne dans son éveil, tantôt pour attiser sa langueur, tantôt pour accompagner ses lectures. Elle s’extirpe seule de sa torpeur, de sa mollesse. Torpeur omniprésente dans le roman, exprimée par de nombreuses allusions à la chaleur et à l’étouffement, qui représente aussi par touches l’éveil au désir sexuel.

Chopin reste une lecture de la distance. Pas un corps à corps comme The Bell Jar, beaucoup plus épidermique et urgent. The Awakening est une écriture de l’ennui et de la frustration, une cure du désespoir par l’ellipse et le non-dit, avec quelques fulgurances de passion.

Tomboy de Céline Sciamma

“[The] theory of performativity was originally a theory of gender, about how gender is performed, how gender is enunciated and articulated and how it’s done in relationship to certain kinds of norms. Performativity, in the work which I elaborated most fully, probably has to do with becoming a man or becoming a woman, or becoming something else, where the norms of man or woman are hegemonic and one has to negotiate them, either through replicating them and resignifying them or by crossing them or confusing them, or vacating them, or posing them many different relations.”
(Butler, Judith, “Gender as Performance : An Interview with Judith Butler”, 1994)

Je n’étais pas plus intéressée que ça à l’idée d’aller voir Tomboy de Céline Sciamma, à la base. J’étais déjà passée à côté de Naissance des Pieuvres, et ça ne me dérangeait pas plus que ça de continuer. Ce qui a fini par éveiller ma curiosité concernant ce film, c’est sa bande-annonce. Après un an de M2 à étudier Sylvia Plath, Virginia Wolf (A Room of One’s Own a laissé son empreinte durable), le féminisme et surtout Judith Butler, le sujet du film de Sciamma ne pouvait que m’interpeller. Une fille qui se fait passer pour un garçon, je voyais mentalement Butler faire la danse de la victoire. La troisième vague de féminisme m’a laissé un intérêt éternel pour les jeux du genre. Essayer de se débarrasser du féminisme = mission impossible.

Tomboy plante donc un décor assez simple : une famille déménage et arrive dans un nouveau quartier. Laure a 10 ans, et elle arrive dans ce nouvel environnement, vierge de toute expérience, personne ne la connaît, c’est le temple idéal pour toutes les expérimentations. La première fois qu’elle rencontre Lisa, une jeune fille du quartier, elle se présente comme étant Michaël, le petit nouveau. Et c’est sur ce jeu des identités que va se baser tout le film, sur la dualité fille/garçon, sur la construction de l’identité, sur le jeu des différences. Laure va devenir Michaël pour tous les enfants du quartier, et va se composer un rôle sur mesure, hors contraintes. Seuls les enfants seront au courant. Et cela ne va durer qu’un été.

Butler écrivait dans Gender Trouble que l’identité se doit d’être un jeu. L’identité fluctue, et Butler glorifie le travestissement parce qu’il se joue de cette société qui rend la construction du genre tellement problématique. La réaction des parents est assez précieuse dans cette mesure dans Tomboy, la mère est dans une attitude de désolation lorsqu’elle apprend la supercherie de sa fille, et ce n’est même pas pour elle, même pas parce qu’elle trouve ça mal, mais plutôt parce qu’il va falloir s’expliquer auprès des mères du quartier, auprès des autres enfants. Laure va passer par ces deux tribunaux redoutables : celui de ses pairs (ses camarades de jeux), et celui des adultes, celui de la société, qui jette un regard d’incompréhension sur ce qui ne reste pourtant qu’un jeu inoffensif. Pour Butler, le genre est une “performance”, un rôle. Laure s’amuse pendant un été à jouer les deux rôles. D’un côté, celui de la fille, comme sa petite sœur aux cheveux longs, et de l’autre celui du garçon, qui veut jouer au foot et être libre. Le tout se passe souvent dans le coin de verdure, sorte de forêt qui borde le quartier résidentiel. Le tout donne une impression de jardin d’Eden, d’innocence, de Paradis avant la chute. Temple des possibles le temps d’un été.

Céline Sciamma ne verse jamais dans le dramatique, pas de musique tonitruante pour souligner l’émotion, pas de tire-larme et pourtant, son film est terriblement émouvant. Il capture parfaitement la pré-adolescence, la sortie de l’enfance, l’innocence mêlée à l’apparition de la puberté et de tous les problèmes qui en découlent. Son film est truffé de symboles et d’humour, et quand la petite Laure se fabrique un pénis en pâte à modeler devant le regard sceptique de sa petite sœur, c’est forcémment plutôt drôle. Et c’est justement là où elle réussit à montrer ce jeu du genre. Encore selon Butler, le genre est performatif. Plusieurs fois, les parents de Laure l’affublent de robes, son amie va même jusqu’à maquiller Michaël, et à chaque fois, le regard de la mère est le même, tendre et déterminé à faire comprendre à sa fille : tu es ce que tu portes. Ainsi, Laure en déduit que si elle continue à jouer avec ce corps encore androgyne et ses vêtements de garçon, elle devient Michaël. Au moment même où elle prononce cette phrase “Je m’appelle Michaël”, elle est un garçon, force de la performativité. Et à la fin, lorsque les crises de la découverte de la supercherie seront passées, elle répètera “Je m’appelle Laure”, et redeviendra fille. Le genre est un peu moqué, un peu désacralisé, et Tomboy est très intelligent à cet égard.

Là où le film est aussi assez subtil, c’est que rien n’est véritablement suggéré sur les raisons qui poussent Laure à agir ainsi. La relation avec son amie Lisa est tout aussi suggérée. Finalement, ce n’est qu’un jeu comme un autre. Lisa maquille Michaël qui lui-même n’est autre que Laure camouflée. Ici, il n’est pas question de se demander par quelles relations tordues avec ses parents ou par quels mécanismes psychologiques Laure décide de se faire passer pour quelqu’un d’autre. Et c’est là que le film devient très ludique, avec toute son énergie positive et son absence de morale à deux sous.

Avec son innocence et sa beauté, Tomboy touche le vif du sujet. Il capture aussi l’innocence de l’enfance, avec ses plans lumineux et parfois contemplatifs. Il traîte du divorce qui s’opère à l’adolescence entre le cocon familial où l’on se sent encore enfantin et innocent, et le milieu scolaire, celui des amis, et ce tiraillement qui existe entre les deux mondes. Il capture parfaitement la confusion d’une époque, confusion sur la vérité et le mensonge, sur le modèle familial et celui de la société, confusion du genre. Tomboy pose l’idée d’une nature avant l’identité, une nature avant la construction individuelle du genre. Tomboy joue avec beaucoup d’intelligence sur le jeu des possibles. Il effleure aussi la confiance parfaite et la complicité de deux sœurs, et le fait avec beaucoup d’humour et de grâce.

Le tout converge vers la citation bien connue de Simone de Beauvoir : “On ne naît pas femme, on le devient”. Tomboy s’éloigne des clichés habituels sur le travestissement, la pré-adolescence et la féminité. Et ça fait du bien.