Reportage à Pictoplasma, cabinet de curiosité moderne

©Kaluk, par Ben et Julia

Hybridation entre pop culture, DIY, art, vidéos et théories, le monstre à mille têtes qu’est Pictoplasma, collectif fondé par Thaler et Denicke il y a une dizaine d’années, n’a cessé de grandir. Intéressés par une vision moderne du « character » (personnage), ils invitent à leurs expositions des artistes, graphistes, peintres, sculpteurs et leurs proposent de revisiter des mythes. Ils organisent des expositions, présentations, éditent des livres, et offrent des projets toujours plus ambitieux. Cet hiver, et pendant un mois, ils investissent Paris et plus particulièrement la Gaîté Lyrique.

Reportage au cœur de ce festival, qui présente à la capitale une vision décomplexée et moderne de l’art et du design.

Pi-cto-plas-ma. Ce nom n’est pas familier à nos oreilles française et pourtant. À la fois collectif d’artistes et festival de curiosités prenant la forme de monstres digitaux, le projet de Thaler et Denicke n’a cessé de grandir et de s’étendre au-delà de son berceau berlinois. En dix ans, les deux allemands ont réuni autour d’eux des projets autour d’un thème : le personnage. Thaler, diplômé d’une école de cinéma et d’animation, et Denicke, étudiant en théorie des médias et études culturelles, ont réuni des artistes, des graphistes, des vidéastes et des conférenciers autour d’une ribambelle de projets : livres, recueils, expositions, DVD, ateliers,… Le but : sortir le personnage de son écrin narratif, où le dessin animé l’a enfermé, pour le balader dans des univers créatifs complètement débridés. En 2004, lors du premier « festival » Pictoplasma en Allemagne, les deux amis ont proposé une explosion de projets tous plus loufoques les uns que les autres, qui replaçaient l’idée du monstre et de la créature au sein d’une réalité physique et artistique : ils mettaient ainsi en place pour la première fois une exposition de personnages et des ateliers de couture, qui plaçaient vraiment une idée du DIY (Do It Yourself, « faites le vous-même ») au cœur du projet. [Lire plus...]

2011

Mon 2011 est rempli de vieilles choses, pas sorties cette année, mais qui ont su me marquer tout de même. Je ferai sagement, pour d’autres médias, mes tops 2011 de nouveautés, mais puisque je dis bien ce que je veux ici, voilà mon année 2011 en quelques noms, quelques découvertes.

En 2011…
Un concert : Joanna Newsom aux Bouffes du Nord le 15 janvier. J’ai déjà écrit mon ressenti sur ce concert sur Goûte mes Disques, mais un peu moins d’un an plus tard, je peux réitérer. J’ai écouté ses disques beaucoup trop souvent, et je m’empêchais de chanter à pleins poumons pendant tout le concert. Mon moment préféré était sans avoir à y réfléchir “Have One On Me”, une chanson qui prend tout son sens sur scène, qui monte et descent, avec laquelle elle sait jouer avec beaucoup d’habileté et d’espièglerie. Sa voix magique, ses doigts de fées, ses paroles cryptiques, il n’y a pas grand choses que je n’aime pas dans ce qu’elle chante. Toujours habitée, jamais tricheuse, toujours juste.

Un roman : Women In Love de D.H. Lawrence. J’en ai déjà parlé dans mon bilan à mi-chemin mais Women in Love est un chef d’œuvre absolu. Et pourtant cette année j’ai lu Le Rouge et le Noir, Madame Bovary, le Temps Retrouvé et Tender is the Night, qui m’ont tous secouée, mais Women In Love a fini de tisser ce lien indéchirable entre Lawrence et moi. “It was something beyond love, such a gladness of having surpassed oneself, of having transcended the old existence. How could he say “I” when he was something new and unknown, not himself at all? This I, this old formula of the age, was a dead letter.

Un film : The Godfather de Francis Ford Coppola / Barry Lyndon de Stanley Kubrick. Petite exception pour les films, je n’ai pas pu départager les deux. Deux BO merveilleuses, deux films bourrés de scènes qui m’ont happée pour toujours, et surtout, deux films absolument cultes que j’avais honte de n’avoir pas vus. [c'est réparé à présent]

Un acteur : Al Pacino. Ayant tout à fait horreur de Scarface (ça arrive, même aux meilleurs), pour moi Pacino c’était le mec qui dit “fuck” tous les deux mots, un peu macho-beau-gosse-au-secours. Et puis je l’ai vu coup sur coup dans The Godfather et surtout dans Dog Day Afternoon de Sidney Lumet, où il est sublime. Alors j’ai bien été obligée de retourner ma veste. Surtout quand Heat a fini de me convaincre. Team Al !

Un disque : Real Estate, Days. J’ai aussi déjà écrit sur le sujet pour Goûte Mes Disques, mais deux fois valent mieux qu’une. Days a sauvé à la fois ma fin d’année, me permettant d’oublier les trajets en RER en me dandinant sur “Ohhhh It’s reaaaaaal”, et me faisant surtout voir cet avenir de l’indie pop auquel je ne croyais plus. J’ai ingéré des dizaines de disques de pseudo-twee pseudo-shoegaze en 2011, me laissant croire que l’indie pop était bel et bien enterrée dans les années 90. Passe à autre chose, ma vieille. Et puis, Real Estate et leur pop solaire, qui met de bonne humeur, qui fait du bien. Je n’en demandais pas plus. MERCI.

Une héroïne : Madame Bovary. Découvrir Flaubert est probablement l’une des meilleures choses qui me soient arrivées en 2011. Madame Bovary m’a permis d’entrevoir une autre façon d’écrire, différente et fascinante. Infusée de liberté et portée par cette héroïne merveilleuse, inconstante, ambigüe, un peu cruelle. Madame Bovary ne m’a jamais quittée.

Une série : Parks & Recreation. Beaucoup d’heures encore passées à regarder des séries, et malgré toutes les fictions super intelligentes que l’on regarde, mon Awwwwward de la série la plus attachante revient forcément à Parks & Recreation dont j’ai pourtant détesté la première saison. C’est drôle, c’est mignon, c’est bien joué, c’est “enjeu émotionnel” à tous les plans, bref, c’est fait pour moi.

Une ville : Venise. Je ne voyage pas souvent, mais en 2011 j’ai découvert l’Italie à travers les petits rios Venitiens. Et Venise m’a parlée. Je pense encore chaque jour aux reflets du soleil sur les petits campos vers 18h. J’ai découvert que les touristes ne font pas plus de 10 pas autour du lieu le plus touristique d’une ville. Ce qui laisse des kilomètres de Venise vide de sons et vide de visages, une Venise difficile à apprivoiser, sublime et désolante à la fois (parce que mangée par les moisissures). Et surtout, une Venise hors-temps.

 

You Can Have It All

Yo La Tengo est un groupe plutôt simple en apparence, trois résidents d’Hoboken qui ont simplement révolutionné le monde du rock indé en 30 ans de carrière, mais l’air de rien.

Aussi sûr que j’ai 24 ans, qu’il pleut à Nanterre et que mon chat se jette sur le canapé, Yo La Tengo est mon groupe préféré, comme un petit trésor que je garde jalousement au creux de mon Ipod. (oui mon rapport à la musique est immatériel, et je m’en balance)
Érudits mais un peu pouilleux en même temps, je n’oublierai jamais ma rencontre avec eux dans les loges de l’Alhambra, ils buvaient des bières, j’aurais aimé pouvoir disséquer d’où vient en eux ces morceaux que j’aime tant. Mais je ne pouvais que poser des questions bancales.
Environ 6 ans que je m’accroche à eux, qu’ils continuent à être une BO parfaitement satisfaisante. Il y a 4 ans dans le train entre Uppingham et Londres, c’est cette chanson que j’écoutais, Our Way To Fall, pour te voir sur ce quai. Et depuis, j’ai pris ta main dans la mienne pour écouter des disques, voir des concerts, piquer des crises, manger des cheesecakes, marcher à Paris, Nanterre, Brest, Londres, Venise, Uppingham, 4 ans c’est court, surtout quand c’est 4 ans pour passer du temps à te connaître.

On révolutionne un peu notre monde, l’air de rien. En écoutant Yo La Tengo. Héros de l’ombre, aussi.

Colin Stetson

Ce morceau de Colin Stetson a percé mon esprit. Je l’ai intégré, brutalement.

Je trouvais le disque un peu hermétique, jusqu’à ce que ce morceau ouvre une brèche. Enfin, au 6ème titre, la porte s’ouvre. Je m’engouffre. Je comprends.
C’est aussi bien de devoir tâter les contours de la porte avant d’en trouver la poignée.

J’ai lu beaucoup de bien sur la prestation de Colin Stetson aux Transmusicales, et depuis j’ai eu très envie de l’écouter. Je ne regrette pas.

There were those who couldn’t take it
There were others on their own

Silver Jews : le chaînon manquant

C’était l’époque où j’allais prendre des disques à la médiathèque Arpège, rue Neptune, à Brest, où j’empruntais 5 disques, et à chaque fois je pouvais être sûre qu’au moins 3 seraient trop rayés pour fonctionner sur ma platine 3 CD.

En rentrant chez moi un jour, j’ai mis Tanglewood Numbers, un disque de Silver Jews, un disque qui représentait enfin ce chaînon manquant dans les groupes de pop : une personnalité. Une voix, des textes, une unicité, une homogénéité. Silver Jews touchait du doigt une perfection tout à fait subjective.

J’ai écouté tous leurs disques, et j’ai appris que beaucoup les considéraient comme des sous-Pavemement, alors j’ai décidé d’en vouloir à Pavement pour toujours. Même si parfois, j’ai quand même laissé une petite place à Stephen Malkmus dans mon cœur. Mais l’indie-rock des années 90 m’a toujours ennuyée.

Tanglewood Numbers s’illustre par une série de chansons parfaites, d’une incroyable cohérence. Presque un concept album. Fourré de tubes géniaux, qu’il est toujours bon de ressortir un jour de pluie,  Tanglewood Numbers est un feel-good album comme il en existe peu.

Silver Jews a très peu tourné, mais un jour ils sont passés au Point Éphémère, David Berman s’épongeait le visage avec du PQ, et ça reste le meilleur concert que j’ai jamais eu l’occasion de voir. Surtout parce qu’on a découvert tous les deux “Tennessee”, on ne connaissait pas encore notre Silver Jews sur le bout des doigt à cette époque, on se tenait la main, et on était sacrément contents.

Les filles du premier rang criaient “PUNK ROCK DIED WHEN THE FIRST KID SAID, PUNK’S NOT DEAD” en chœur, on était tous un peu admiratifs de Berman, et de son incroyable sens de la formule. Lui qui, comme un enfant perdu, se lovait dans les bras de la belle Cassie, sa bassiste, choriste et femme.

David Berman n’aime pas la scène, mais ce mois de mai 2000-quelque chose au Point Éphémère, il s’est quand même fait transpirer dans son costume, avec son rouleau de papier dans une main et son micro dans l’autre, pour nous. En 2009, Silver Jews s’est séparé, et il me semble que ça reste une décision irrévocable. Mais toujours, je pense à eux, quand un groupe n’est pas original, fait du mauvais indie-rock, quand j’entends une voix grave qui n’a rien du piquant de celle de Berman, quand je lis des paroles drôles mais peu spirituelles. Les groupes s’en vont et sont vite remplacés, et Silver Jews ne dérogue pas à la règle. Mais pour moi, ils restent le chaînon manquant sur la scène indépendante. Et j’espère toujours leur retour.

Lire le blog de Berman
Le clip de I’m Getting Back Into Getting Back Into You
Le clip de Punks In The Beerlight
Le clip de Sleeping Is The Only Love

Wonder

Melancholia, Lars Von Trier, 2011

“We’re sorry. It’s not us. It’s the monster. The bank isn’t like a man.
Yes, but the bank is only made of men.
No, you’re wrong there – quite wrong there. The bank is something else than men. It happens that every man in a bank hates what the bank does, and yet the bank does it. The bank is something more than men, I tell you. It’s the monster. Men made it, but they can’t control it.”
(John Steinbeck, The Grapes of Wrath)

J’ai fait une compilation autour de la chanson “Wonder” de Frànçois and the Atlas Mountains, qui est une chanson courte et précieuse, autour d’un sentiment aussi vif que peu joyeux. Elle est disponible sur Spotify et elle comprend des chansons qui ne sont pas des nouveautés, mais qui me plaisent quand même.

  1. Wonder – Frànçois and the Atlas Mountains
  2. Sail Home – Angil
  3. I’ll Die Young For Rock’n'Roll – Eternal Summers
  4. Should Not Have Come To This – Oh No Oh My
  5. Younger Than Yesterday – Real Estate
  6. I’ll See You Later I Guess – Papercuts
  7. Barnaby, Hardly Working – Yo La Tengo
  8. The Things We Did and Didn’t Do – The Magnetic Fields
  9. Weather the Weather – Phantom Buffalo
  10. Terra Incognita – Atlas Sound

 

Polisse : Y a-t-il un flic pour sauver Maïwenn ?

Filmer la police en France est un exercice problématique. Dans un pays où chaque soir on peut voir à la télévision des reportages sur des enquêtes criminelles, trouver un regard nouveau sur le métier est difficile. Maïwenn en suivant la Brigade de Protection des Mineurs, choisit un angle nouveau, qui dans l’idéal serait une observation percutante, mais qui dans les faits devient vite un méli-mélo sentimental et indigeste. À force de voir les événements à travers des yeux d’enfants, Maïwenn épure son analyse jusqu’à une naïveté navrante qui ne sert aucune cause. Le regard de la photographe qui suit la brigade, interprétée par la réalisatrice, est à priori dénué de jugement mais pourtant il pèse très lourd sur les personnages. Au début du film Fred (Joey Starr) lui reproche amèrement son attrait pour le misérabilisme. Belle mise en abyme : le rôle maladroit que Maïwenn s’accorde dans sa propre fiction résume assez bien ses approximations de cinéaste. Sa vision naïve, assenée à coups de gros plans et de musique sentimentale, empêche aux personnages d’être autre chose qu’une galerie de marionnettes. Et le film sombre très vite dans une logique où tout est un problème mais où on ne problématise pas grand chose : viol, inceste, anorexie… La lassitude d’une société cruelle et injuste se traduit par un désespoir sourd, qui sonne creux dans la trame du film. Clichés en tout genre, histoire d’amour qui alourdit narration, le film se perd et en définitive Polisse confond vérité et morale.

 

Diane Arbus : Un certain regard

A flower girl at a wedding, Conn. 1964

Le Jeu de Paume à Paris propose une exposition de plus de 200 photographies de Diane Arbus, du 18 octobre 2011 au 05 février 2012. Les œuvres de la photographe, accrochées les unes à côté des autres dans de grandes salles blanches, forment un dédale de regards et de vies. Transsexuels, nudistes, vieilles stars déchues, cracheurs de feu, patriotes, enfants malades et trisomiques semblent tenter de s’extirper du cadre dans lequel ils sont prisonniers pour toujours. Diane Arbus capturait des âmes avec son flash révélateur, et n’hésitait pas à dévoiler rides, peaux flétries, grains de beauté. Elle s’est très tôt détournée de la photo de mode pour pouvoir partir à la rencontre de la «minorité tranquille » qui la fascinait.

Elle joue des frontières : entre l’humain et l’animal, entre le masque et le visage, entre le masculin et le féminin, entre la normalité et la marginalité. Son regard porte déjà en lui les paradoxes qui intéresseront des générations d’artistes américains, de Judith Butler à David Lynch en passant par Tom Waits. Elle isole les États-Unis en une galerie de portraits étranges. Les regards sont insolents, les visages exposés et son Amérique oscille dangereusement entre grandeur et décadence. À mesure qu’on avance dans les salles, dans lesquelles les photographies sont rangées selon un ordre chronologique, les images sont de plus en plus percutantes. Les deux dernières parties de l’exposition sont consacrées aux carnets personnels d’Arbus, et on y découvre une femme curieuse, passionnée par son art et surtout par tous ses modèles. Sur les murs, on lit : “Je voudrais photographier tout le monde”. Tout est dit.

Exposition organisée par le Jeu de Paume, Paris, du 18 octobre 2011 au 05 février 2012. Plus d’informations sur la page dédiée.
Crédit photo : Diane Arbus, A flower girl at a wedding, Conn. 1964.

Héroïnes #1 : Audrey Horne

Quand j’étais petite, j’aimais les belles jeunes filles (selon mes termes de l’époque), avec leurs jupes qui tournent et leurs belles chaussures.

Quand j’étais un peu plus grande, ce n’était plus tant les jolies “jeunes” filles qui m’intéressaient, mais plutôt les grandes héroïnes de cinéma, et de littérature. Récemment, il y en a eu tant dans ma vie. Il y a quelques années, Ingrid Bergman dans Notorious, il y a moins longtemps, Sylvia Plath et sa cloche de verre, Clélia Conti sous la plume de Stendhal, et l’année dernière, Audrey Horne.

Twin Peaks m’a intéressée, puis follement agacée, ennuyée, énervée, et enfin m’a re-captivée. Je regardais Twin Peaks à 60% pour Dale Cooper, et à 40% pour la magnifique Audrey Horne (oui et pour David Lynch, et pour le reverse, et pour la BO de Badalamenti, on ne va pas chipoter). Espiègle, mystérieuse, amoureuse, fourbe par endroits, elle avait tout ce qu’il faut pour devenir mon idole. Sûrement mon personnage de série préféré au coude à coude avec Betty Draper.

Et souvent je repense à elle, et à sa danse langoureuse et étrange dans le diner de Twin Peaks. Et je regrette qu’elle n’ait pas eu tout un film à elle. Peut-être qu’elle existait mieux comme second rôle, cachée dans l’ombre.

 

À mi-chemin

2011 est une année étrange, surtout parce que je me suis retrouvée à lire uniquement des romans incroyables. Je ne prends jamais trop de risques en littérature, et j’ai tant de classiques à rattraper que je ne me frotte malheureusement pas souvent aux nouveaux auteurs. Brassens disait des choses magnifiques sur la littérature, sur le retard que chacun a à rattraper. Cette année était ma première année sans toutes les lectures obligatoires des études de lettres. J’avais mis quelques auteurs de côté pour ce moment de liberté que j’attendais avec tellement d’impatience. Un petit top 5 à mi parcours s’imposait.

1. Women In Love, D.H. Lawrence (1920)
J’ai lu The Virgin and the Gipsy à l’université, pour mon premier cours de deuxième semestre de littérature britannique. À l’époque à la Faculté Victor Ségalen de Brest, il y avait environ 50% de la promotion qui ne venait pas en cours, 20% qui détestait la littérature, 10% qui ne se fatiguait pas à lire le livre et 10% qui haïssait D.H. Lawrence en particulier. Je me sentais très spéciale avec mon petit D.H.Lawrence sous le bras, à trouver ça merveilleux, rare petit 10%. J’adorais Lawrence, son histoire, les petites anecdotes sulfureuses qui l’entouraient. Et surtout, c’était un homme épris de liberté, avec des convictions incroyablement avant-gardistes. Je l’ai gardé sous le coude et les années se sont passées, L2, L3, M1, M1bis, M2, jusqu’à ce que je retrouve Lawrence au moment où, très bizarrement, j’avais le plus besoin de lui. Lui qui prône en 1920 dans Women In Love une sortie de l’industrialisation, un retour à la nature sensuelle et sauvage, une liberté humaine et artistique. Women in Love est un roman à lire en pleine crise, en remise en question, personnelle et sociale, quand on a envie de faire une grosse boule de sa vie pour la jeter plus facilement à la poubelle. C’est un roman sur tous ses gens qui ne s’adaptent pas, qui choisissent un chemin poussiéreux qui ne convient pas aux autres. C’est aussi une belle histoire de sororité, de fraternité (sur fond d’attirance homosexuelle), de l’étrangeté et du dysfonctionnement de l’amour, et de la vie. L’écriture est incroyable, le roman est très dense. “For where was life to be found? No flowers grew upon busy machinery, there is no sky to a routine, there is no space to a rotary motion.”

2. F. Scott Fitzgerald, Tender is the Night (1934)
Heureusement, j’ai lu Fitzgerald avant de voir cette tarte molle de “film” qu’est Midnight in Paris. J’ai toujours eu un agacement pour cette hype autour de The Great Gatsby, surtout à cause de cette personne qui le citait comme “inspiration modesque”. Bon, passons. J’ai donc commencé mon exploration de Fitzgerald par Tender is the Night (par esprit de contradiction), qui m’a bouleversée.  J’ai enchaîné sur The Great Gatsby qui est tout aussi profondément triste. L’écriture est magnifique. Je pense souvent que le français est la plus belle langue qui existe (surtout à cause de Proust et Stendhal, mais Flaubert est en train de rejoindre les rangs), mais Fitzgerald sublime tellement l’anglais, que je ne sais plus choisir. Tender is the Night, ça commence comme une histoire d’amour, puis c’est une histoire de jalousie, de névroses, de folie. Le personnage féminin de Nicole est fantastique, rongée par sa jalousie, par des forces occultes qui la font agir de manière détestable et désespérée [et pour cela, je l'aime comme j'aime Betty Draper]. Fitzgerald a un sens de la formule incroyable. Il parsème ses chapitres de phrases qui collent à l’esprit, qu’on note fébrilement sur des carnets, pour ne jamais les oublier : “I suppose you have to touch life in order to spring from it“.

3. Lady Chatterley’s Lover, D.H Lawrence (1928)
Les personnages féminins de D.H Lawrence sont véritablement géniaux. Lady Chatterley est une sorte de continuation des deux sœurs de Women In Love. Ce qui était scandaleux à l’époque, ce n’était probablement pas les scènes de sexe légèrement “straight forward”, mais plutôt l’image de la femme. Par moment le roman est aussi vraiment drôle, toujours léger, mais abordant frontalement les même problèmes universels que Women In Love. Toujours cette même peur de l’industrialisation, un retour à la nature, et une description fine et efficace des névroses humaines. C’est comme ça qu’en une année, Lawrence est devenu l’un de mes écrivains préférés.

4. Le Temps retrouvé, Marcel Proust (1927)
AH, j’étais fière comme un panda quand j’ai fini À la recherche du Temps perdu. Il faut dire que j’étais dessus depuis 5 ans, à raison d’un tome chaque été (et quelques extras). Finalement, je n’avais pas grand monde à qui le dire, alors j’ai simplement fermé le tome sur ma table de chevet fièrement. Fièrement et tristement, puisque je suis atteinte du syndrome de la tristesse post-lecture. Lire Le Temps retrouvé, c’est plusieurs années de gagnées, un tas d’angoisses qui s’envolent, et un guide de l’existence qui arrive tout prêt sur un plateau d’argent. L’une des phrases qui m’a le plus bouleversée dans ce tome, c’est celle qui arrive près de la fin : “Je ne leur demanderai pas de me louer ou de me dénigrer, mais seulement de me dire si c’est bien cela, si les mots qu’ils lisent en eux-mêmes sont bien ceux que j’ai écrits.” Le genre de phrases que je peux lire et relire, et tourner dans mon esprit, en appréciant sa justesse et son mystère. Ces mots-là sont bien ceux qui étaient en moi et je ne regrette pas d’avoir lu l’intégrale de la Recherche en sortant de l’adolescence. Chaque évènement a collé parfaitement à ma propre vie, ce qui a rendu la lecture plus intense encore.

Mon oncle Benjamin, Claude Tillier (1843)
Je ne suis sortie des années 20/30 que pour me plonger dans Mon Oncle Benjamin. Je l’ai lu sur conseil de Brassens, qui en parlait dans une interview géniale que j’ai regardée de bout en bout lorsque je me suis rendue à l’exposition à la Cité de la musique. Il disait : “Quiconque n’a pas lu Mon Oncle Benjamin ne peut se dire de mes amis”. Mon Oncle Benjamin parle surtout de liberté, et il sonne toujours à nos oreilles “modernes” incroyablement justement. La nature, l’amitié, la mort tout cela est traité avec beaucoup de justesse et d’humour aussi (c’est avant tout très drôle), avec toujours un bon mot. Il annonce déjà, en 1843, que la vie est condamnée. Mais Benjamin boit joyeusement à la fin du genre humain : “Son âme planait dans une région supérieure, toujours calme et sereine; il n’avait, lui, que deux besoins : la faim et la soif, et si le firmament fût tombé en éclats sur la terre et qu’il eût laissé une bouteille intacte, mon oncle l’eût tranquillement vidée à la résurrection du genre humain écrasé, sur un quartier fumant de quelque étoile. Pour lui, le passé n’était rien et l’avenir n’était pas encore quelque chose. Il comparait le passé à une bouteille vide, et l’avenir à un poulet prêt à être mis à la broche.”