©Kaluk, par Ben et Julia
Hybridation entre pop culture, DIY, art, vidéos et théories, le monstre à mille têtes qu’est Pictoplasma, collectif fondé par Thaler et Denicke il y a une dizaine d’années, n’a cessé de grandir. Intéressés par une vision moderne du « character » (personnage), ils invitent à leurs expositions des artistes, graphistes, peintres, sculpteurs et leurs proposent de revisiter des mythes. Ils organisent des expositions, présentations, éditent des livres, et offrent des projets toujours plus ambitieux. Cet hiver, et pendant un mois, ils investissent Paris et plus particulièrement la Gaîté Lyrique.
Reportage au cœur de ce festival, qui présente à la capitale une vision décomplexée et moderne de l’art et du design.
Pi-cto-plas-ma. Ce nom n’est pas familier à nos oreilles française et pourtant. À la fois collectif d’artistes et festival de curiosités prenant la forme de monstres digitaux, le projet de Thaler et Denicke n’a cessé de grandir et de s’étendre au-delà de son berceau berlinois. En dix ans, les deux allemands ont réuni autour d’eux des projets autour d’un thème : le personnage. Thaler, diplômé d’une école de cinéma et d’animation, et Denicke, étudiant en théorie des médias et études culturelles, ont réuni des artistes, des graphistes, des vidéastes et des conférenciers autour d’une ribambelle de projets : livres, recueils, expositions, DVD, ateliers,… Le but : sortir le personnage de son écrin narratif, où le dessin animé l’a enfermé, pour le balader dans des univers créatifs complètement débridés. En 2004, lors du premier « festival » Pictoplasma en Allemagne, les deux amis ont proposé une explosion de projets tous plus loufoques les uns que les autres, qui replaçaient l’idée du monstre et de la créature au sein d’une réalité physique et artistique : ils mettaient ainsi en place pour la première fois une exposition de personnages et des ateliers de couture, qui plaçaient vraiment une idée du DIY (Do It Yourself, « faites le vous-même ») au cœur du projet.
Ouverture et curiosité
Pictoplasma est une association postmoderne qui favorise et encourage l’oubli des concepts de narration, et rêve d’un effacement des frontières entre art, design, créativité. Il ne s’agit pas de comprendre ou d’analyser, mais d’apprécier l’hybridation entre consumérisme, art, piqûres de rappel de la pop culture et immédiateté de l’appréciation. « Pour nous, il n’a jamais été question de présenter l’univers de la culture du personnage comme de ‘l’art’ » explique Thaler, tête pensante de Pictoplasma.
« Même si l’art est très important dans notre projet, nous nous intéressons aussi beaucoup à l’aspect ludique des œuvres, et il y a une grande hybridation avec d’autres domaines : le design, la mode, l’animation, le graphisme et le commerce. Il s’agit de s’intéresser à l’aspect visuel des choses et l’attraction anthropomorphique : on peut s’enthousiasmer dans une même mesure sur un robot de recherche médicale, une peinture dans une galerie, ou un petit dessin posté sur internet par une personne qui vit à l’autre bout du monde.»
Les maîtres mots de Pictoplasma s’imposent : ouverture et curiosité. Cette association d’artistes s’engage à faire tomber les frontières de la création et à oublier storytelling et cloisonnement de l’art, pour garder une chose, une notion : « character ». Thaler et Denicke sont conscients de la polysémie du mot selon les langues : personnage, symbole typographique, personnalité, ils jouent de ces différentes facettes. Les artistes qui participent à Pictoplasma peuvent eux aussi émerger de différents milieux : certains proviennent de la bande dessinée, d’autres du design ou du web. Chacun crée une œuvre autour d’un personnage, et l’exposition se met en place. Habitués depuis 10 ans à sillonner Berlin, leur berceau, et New York, qui les a accueillis avec enthousiasme, c’est à Paris que les Pictoplasmiens posent cette année leurs valises pleines d’histoires « post digitales ». Le festival Pictoplasma sillonne la capitale tout au long du mois de décembre. Les personnages graphiques sont exposés à la Galerie L.J., au Bleu Noir Tattoo Artshop, à la Galerie Jérôme de Noirmont, à la Galerie GZ, chez Colette, à Artoyz… Mais la pièce maîtresse de l’exposition se trouve à la Gaîté Lyrique, une salle parisienne qui sent encore le neuf et qui accueille la majeure partie des œuvres de Pictoplasma. Haut lieu de la hype et des concerts pop pointus, la Gaîté Lyrique est elle-même un lieu d’hybridation, qui propose concerts, centre de ressources, et salle d’exposition. Crée en Mars, elle s’est vite imposée comme le lieu logique pour donner naissance à un festival Pictoplasma. Pour Peter Thaler, l’opportunité d’être à Paris est exceptionnelle : « On est très heureux d’être à Paris, et spécialement d’avoir une grande exposition à la Gaîté Lyrique. On a déjà organisé quelques événements à Nice, Bordeaux et Paris, mais rien de cette ampleur. C’est un projet très ambitieux, et on est particulièrement heureux de l’accueil qu’il reçoit. On est aussi très reconnaissants de toute la publicité que la Gaîté Lyrique nous a apporté. »
Un sens éphémère
À la billetterie de Pictoplasma pendant les vacances de Noël, le public, curieux des créatures exposées, fait la queue. Sur l’affiche que l’on croise dans le métro, les explications sont plutôt maigres. Pictoplasma, concept inconnu ou presque en France, n’est défini que par ces mots : « post digital monsters ». La description est plutôt vague donc, et pourtant, le public s’amasse. Le succès dont Thaler se vantait est bel et bien là. Adrien, du service accueil et médiation de la Gaîté Lyrique, est agréablement surpris par les entrées : « Il y a une très bonne réception du festival, notamment sur un public très ouvert, un public familial et des personnes âgées. On fait 600 à 700 entrées par jour, avec une jauge plus élevée le samedi ». En descendant au sous-sol de la salle, où les pièces sont exposées, un enfant s’inquiète « Papa, où ils sont les monstres ? » Qu’il se rassure, la salle blanche de la Gaîté Lyrique est investie de statues, peintures, œuvres graphiques et écrans vidéos. Un groupe de jeunes garçons, alignés en rang, l’un les mains dans les poches, l’autre cherchant dans le petit guide de l’exposition le nom des œuvres, observent les dessins de Raymond Lemstra, designer hollandais. Grosses têtes tendant vers le monstrueux, visages et masques hantent ses dessins. Nouveaux totems pour une nouvelle génération. Le petit groupe scrute les dessins, avant de se tourner vers les masques colorés et postmodernes de Aj Fosik rappels de l’art figuratif. Ils montrent qu’entre ultra contemporain et arts primitifs, il n’y a qu’un pas, que Pictoplasma n’hésite pas à franchir allégrement.
En face, la statue d’objets trouvés d’Eyrst rencontre un franc succès. Bête blanche, mélange de tissus, fausse fourrure, pièces rapportées, on entend toute une mythologie qui vient épouser ses contours. « C’est un lapin ! » affirme Martin, 6 ans, « non, c’est un homme ! » réplique Alice. À côté, une jeune adolescente très soignée explique à sa mère la provenance de chaque pièce constituant l’œuvre. La mode, le bricolage, les animaux en tout genre chacun vient poser son intérêt personnel sur ces pièces qui n’attendent que de trouver un sens éphémère. Les enfants laissent leur imagination débridée faire corps avec les propositions artistiques du festival. Les plus jeunes cherchent la ressemblance, les plus vieux veulent rester dans le concept. Au fond de la première salle, sur un écran géant, Pictoplasma nous propose de découvrir une œuvre de Nick Cave, sculpteur, danseur et artiste de performances américain. La vidéo met en avant son travail sur la matière, au travers de costumes faits de longs cheveux multicolores. Les danses sont tribales, l’accoutrement moderne, la musique électro fait glousser les petites filles scotchées aux écrans. De jeunes garçons, portant leurs manteaux comme des capes, dansent gauchement, frères spirituels du Max de Where the Wild Things Are. Des adultes, eux, s’assoient, commentent les mouvements, cherchent à comprendre le fonctionnement de la danse et sa signification. Ils ne rejouent pas la danse des créatures comme les enfants, mais certains rient tout de même et l’œuvre de Nick Cave ne laisse personne indifférent. Une petite fille en duffle-coat rouge ne peut retenir quelques exclamations : « Mais c’est génial ! ». D’autres sont moins intéressés par cette hybridation entre danse, mode et design. Croisée dans une allée Pictoplasmique Sandrine, ex-étudiante en art, nous explique : « l’utilisation de la vidéo au cours de l’exposition est assez décevante quand on connaît les possibilités qu’offre ce support. » Pas assez débridée, l’usage de la vidéo ne fait pas l’unanimité. Cependant, l’exposition réussit à la convaincre. Elle explique :
« J’ai trouvé l’exposition “Pictoplasma” innovante dans le sens où plusieurs médias y sont réunis: support papier, vidéo et présence de sculptures, peintures de différents formats. L’association design, vidéo et pop culture est assez récurrente et j’y suis habituée mais les thématiques sont différentes en général. Cependant, l’utilisation de bombes de couleurs -”graffitis”- dans une exposition d’art est une découverte pour moi, je suis plus habituée à la matière picturale, la vidéo et la sculpture. Je trouve cette façon décomplexée d’être confronté à l’art très accessible et agréable: le spectateur, l’œuvre et l’artiste étant souvent liés, c’est d’autant plus facile d’adhérer ou non aux œuvres présentées. L’accroche est plus directe et spontanée c’est une approche qui à mon avis devrait se développer car les expositions sont parfois ternes et relativement hermétiques, il faut faire beaucoup d’efforts pour accéder au sens. Ici, ce n’était pas du tout le cas. »
Entre art et pop culture
Le festival Pictoplasma est investit par les étudiants en art, qui se baladent d’une œuvre à l’autre dans leurs pulls jacquards trop grands, observant derrière leurs immenses lunettes les quelques œuvres collectives présentées sur les murs. Deux pans de la grande salle de la Gaîté Lyrique sont consacré à des œuvres graphiques, aux couleurs vives, à mi-chemin entre graffitis et design de t-shirts trendy. Les motifs rappellent la pop culture, avec quelques Hello Kitty travestis en chanteurs de Kiss, un lapin de comic book qui s’exclame « fucking hell », l’abominable homme des neiges qui mange une glace… Ces personnages attirent toutes sortes de réactions. Mathilde, 25 ans, chignon loose et rouge à lèvres vif nous confie : « Les œuvres du mur sont inégales. Mais on ressent une vraie passion du graphisme dans chacune des propositions. Le résultat est plus ou moins réussi ». Et c’est un peu l’objectif de Thaler pour qui « ce n’est pas important que les sourires des gens soient des sourires d’approbation de l’œuvre d’art ou juste des sourires amusés. » Les graphismes rappellent aussi le web et les concours de visuels de sites web américains comme Threadless [site participatif de vente en ligne de tshirts]. Pour Adrien, cette hybridation entre art, pop culture et graphisme est parfaitement comprise par les visiteurs : « c’est quelque chose qui fait partie de la culture contemporaine et quelles que soient les générations le design et le rapport à l’imagination sont importants. Les personnages, et c’est ce que Walt Disney a fait, sont axés sur l’imagination. C’est ce sur quoi le commissariat a insisté. »
Pictoplasma remet aussi une idée du DIY au cœur du festival : certaines œuvres comme Hipster de Nina Braun, réalisée au tricot et en feutrine, sont parmi celles qui passionnent le plus le public. D’autres travaux grandioses comme le chien roi à cinq oreilles de Ben et Julia confirment le caractère psychédélique de Pictoplasma invoqué par Thaler : « Ce qui rend Pictoplasma si attractif, c’est l’aspect psychédélique des œuvres qui peuvent être interprétées par différents groupes de personnes selon leurs âges. Tout en restant accessibles à tous. » Accessibles, pas forcément. Au détour de ces collages laineux, une mère de famille reste dubitative : « Mais qu’est-ce que c’est que ce truc » soupire-t-elle d’affliction. C’est aussi le risque de ces laines multicolores, de ces matériaux de récupérations repeints, et de cette énorme bête qui gît au milieu de la salle, son ventre de feutrine percé de toutes part, et qui porte en son sein des dizaines de créatures. Des monstres qui donnent naissances à plus de monstres comme une mise en abîme de la prolifération des bêtes post-digitales de Pictoplasma. Dans un coin de la salle, les membres de la Gaîté Lyrique invitent les enfants à dessiner leur propre vision du Yeti. Ils voient ensuite leurs œuvres exposées sur un grand mur, où elles sont mêlées à des dessins envoyés par les internautes. Les enfants investissent le lieu, sortent leurs crayons, laissent libre cours à leur imagination. Une petite fille explique à sa mère : « maintenant tu prends une feuille, et tu dessines un super monstre, comme moi ».
Extrêmement réceptifs à Pictoplasma, les enfants se massent dans l’atelier dessin. Le staff de la Gaîté Lyrique nous explique : « Les gens participent en dessinant, en créant, ça participe d’une logique de projection, propre au design, qui va les intéresser. Le côté participatif marche très bien, les présentations sont aussi très accessibles, elles laissent libre court à l’imagination de manière générale, c’est très coloré ». L’aspect débridé des œuvres, et ces papiers immaculés qui font des spectateurs des créateurs exerce un pouvoir d’attraction quasi mystique sur les enfants. Et lorsque l’on voit leurs œuvres sur les murs, on comprend l’impact qu’a l’exposition sur eux. Ils réutilisent très habillement les éléments qu’ils ont intégré, et les redessinent sur le papier. Pour Thaler, cet attrait auprès des enfants est une bonne surprise : « On a remarqué que l’exposition plaît beaucoup aux enfants. Je dois admettre qu’ils ne sont pas notre cible principale, mais ils sont évidemment les bienvenues. Habituellement, la plupart des choses que l’on présente ne sont pas particulièrement adaptés pour les enfants. Certaines œuvres peuvent être dérangeantes, et par le passé, nous avons vu des enfants pleurer aux expositions Pictoplasma. » Pas de larmes à la Gaîté Lyrique, mais beaucoup d’osmose entre le jeune public et les œuvres débridées.
Bric-à-brac coloré et ultra vitaminé, Pictoplasma sait convaincre tout ceux qui voient de l’art un peu partout, et qui ne laissent pas intimider par les catégories : design, narration, art, mainstream, consumérisme… Tout cela s’efface pour laisser des créations, qui tiennent debout, toutes seules, sans support critique ou théorique. Même si ce qui intéresse Pictoplasma, c’est aussi de réfléchir à la place du personnage dans la société moderne. Pour ce qui est de l’avenir du festival en France, il est trop tôt pour le dire. Mais au vu des visages de tous âges ravis de placer ces monstres au cœur d’une société désincarnée, on peut avancer que l’invasion des personnages post modernes est loin d’être terminée.
- Voir le site de la Gaîté Lyrique
- Voir le site de Pictoplasma
Pauline Le Gall
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Merci pour ce retour sous forme de reportage, c’est enrichissant d’avoir apporté les réactions du public!