À mi-chemin

2011 est une année étrange, surtout parce que je me suis retrouvée à lire uniquement des romans incroyables. Je ne prends jamais trop de risques en littérature, et j’ai tant de classiques à rattraper que je ne me frotte malheureusement pas souvent aux nouveaux auteurs. Brassens disait des choses magnifiques sur la littérature, sur le retard que chacun a à rattraper. Cette année était ma première année sans toutes les lectures obligatoires des études de lettres. J’avais mis quelques auteurs de côté pour ce moment de liberté que j’attendais avec tellement d’impatience. Un petit top 5 à mi parcours s’imposait.

1. Women In Love, D.H. Lawrence (1920)
J’ai lu The Virgin and the Gipsy à l’université, pour mon premier cours de deuxième semestre de littérature britannique. À l’époque à la Faculté Victor Ségalen de Brest, il y avait environ 50% de la promotion qui ne venait pas en cours, 20% qui détestait la littérature, 10% qui ne se fatiguait pas à lire le livre et 10% qui haïssait D.H. Lawrence en particulier. Je me sentais très spéciale avec mon petit D.H.Lawrence sous le bras, à trouver ça merveilleux, rare petit 10%. J’adorais Lawrence, son histoire, les petites anecdotes sulfureuses qui l’entouraient. Et surtout, c’était un homme épris de liberté, avec des convictions incroyablement avant-gardistes. Je l’ai gardé sous le coude et les années se sont passées, L2, L3, M1, M1bis, M2, jusqu’à ce que je retrouve Lawrence au moment où, très bizarrement, j’avais le plus besoin de lui. Lui qui prône en 1920 dans Women In Love une sortie de l’industrialisation, un retour à la nature sensuelle et sauvage, une liberté humaine et artistique. Women in Love est un roman à lire en pleine crise, en remise en question, personnelle et sociale, quand on a envie de faire une grosse boule de sa vie pour la jeter plus facilement à la poubelle. C’est un roman sur tous ses gens qui ne s’adaptent pas, qui choisissent un chemin poussiéreux qui ne convient pas aux autres. C’est aussi une belle histoire de sororité, de fraternité (sur fond d’attirance homosexuelle), de l’étrangeté et du dysfonctionnement de l’amour, et de la vie. L’écriture est incroyable, le roman est très dense. “For where was life to be found? No flowers grew upon busy machinery, there is no sky to a routine, there is no space to a rotary motion.”

2. F. Scott Fitzgerald, Tender is the Night (1934)
Heureusement, j’ai lu Fitzgerald avant de voir cette tarte molle de “film” qu’est Midnight in Paris. J’ai toujours eu un agacement pour cette hype autour de The Great Gatsby, surtout à cause de cette personne qui le citait comme “inspiration modesque”. Bon, passons. J’ai donc commencé mon exploration de Fitzgerald par Tender is the Night (par esprit de contradiction), qui m’a bouleversée.  J’ai enchaîné sur The Great Gatsby qui est tout aussi profondément triste. L’écriture est magnifique. Je pense souvent que le français est la plus belle langue qui existe (surtout à cause de Proust et Stendhal, mais Flaubert est en train de rejoindre les rangs), mais Fitzgerald sublime tellement l’anglais, que je ne sais plus choisir. Tender is the Night, ça commence comme une histoire d’amour, puis c’est une histoire de jalousie, de névroses, de folie. Le personnage féminin de Nicole est fantastique, rongée par sa jalousie, par des forces occultes qui la font agir de manière détestable et désespérée [et pour cela, je l'aime comme j'aime Betty Draper]. Fitzgerald a un sens de la formule incroyable. Il parsème ses chapitres de phrases qui collent à l’esprit, qu’on note fébrilement sur des carnets, pour ne jamais les oublier : “I suppose you have to touch life in order to spring from it“.

3. Lady Chatterley’s Lover, D.H Lawrence (1928)
Les personnages féminins de D.H Lawrence sont véritablement géniaux. Lady Chatterley est une sorte de continuation des deux sœurs de Women In Love. Ce qui était scandaleux à l’époque, ce n’était probablement pas les scènes de sexe légèrement “straight forward”, mais plutôt l’image de la femme. Par moment le roman est aussi vraiment drôle, toujours léger, mais abordant frontalement les même problèmes universels que Women In Love. Toujours cette même peur de l’industrialisation, un retour à la nature, et une description fine et efficace des névroses humaines. C’est comme ça qu’en une année, Lawrence est devenu l’un de mes écrivains préférés.

4. Le Temps retrouvé, Marcel Proust (1927)
AH, j’étais fière comme un panda quand j’ai fini À la recherche du Temps perdu. Il faut dire que j’étais dessus depuis 5 ans, à raison d’un tome chaque été (et quelques extras). Finalement, je n’avais pas grand monde à qui le dire, alors j’ai simplement fermé le tome sur ma table de chevet fièrement. Fièrement et tristement, puisque je suis atteinte du syndrome de la tristesse post-lecture. Lire Le Temps retrouvé, c’est plusieurs années de gagnées, un tas d’angoisses qui s’envolent, et un guide de l’existence qui arrive tout prêt sur un plateau d’argent. L’une des phrases qui m’a le plus bouleversée dans ce tome, c’est celle qui arrive près de la fin : “Je ne leur demanderai pas de me louer ou de me dénigrer, mais seulement de me dire si c’est bien cela, si les mots qu’ils lisent en eux-mêmes sont bien ceux que j’ai écrits.” Le genre de phrases que je peux lire et relire, et tourner dans mon esprit, en appréciant sa justesse et son mystère. Ces mots-là sont bien ceux qui étaient en moi et je ne regrette pas d’avoir lu l’intégrale de la Recherche en sortant de l’adolescence. Chaque évènement a collé parfaitement à ma propre vie, ce qui a rendu la lecture plus intense encore.

Mon oncle Benjamin, Claude Tillier (1843)
Je ne suis sortie des années 20/30 que pour me plonger dans Mon Oncle Benjamin. Je l’ai lu sur conseil de Brassens, qui en parlait dans une interview géniale que j’ai regardée de bout en bout lorsque je me suis rendue à l’exposition à la Cité de la musique. Il disait : “Quiconque n’a pas lu Mon Oncle Benjamin ne peut se dire de mes amis”. Mon Oncle Benjamin parle surtout de liberté, et il sonne toujours à nos oreilles “modernes” incroyablement justement. La nature, l’amitié, la mort tout cela est traité avec beaucoup de justesse et d’humour aussi (c’est avant tout très drôle), avec toujours un bon mot. Il annonce déjà, en 1843, que la vie est condamnée. Mais Benjamin boit joyeusement à la fin du genre humain : “Son âme planait dans une région supérieure, toujours calme et sereine; il n’avait, lui, que deux besoins : la faim et la soif, et si le firmament fût tombé en éclats sur la terre et qu’il eût laissé une bouteille intacte, mon oncle l’eût tranquillement vidée à la résurrection du genre humain écrasé, sur un quartier fumant de quelque étoile. Pour lui, le passé n’était rien et l’avenir n’était pas encore quelque chose. Il comparait le passé à une bouteille vide, et l’avenir à un poulet prêt à être mis à la broche.”

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Commentaires

  1. aurore o. a écrit:

    Je n’en ai lu aucun mais ça me donne envie de les découvrir.

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