Archives mensuelles pour août 2008

Richard Avedon à l’honneur au jeu de Paume

Sandra Bennett, douze ans

C’est juste à côté du majestueux jardin des tuileries que je me suis extirpée de la bouche de métro, accablée par la chaleur estivale et par les jacassements ravis des touristes à la vue de la place de la Concorde. C’est là que je me rendais, au musée du jeu de Paume pour l’exposition Richard Avedon.
À la base, je ne connais pas grand chose de la photographie, juste quelques essentiels (surtout les explications de mon père sur l’instant décisif et quelques clichés de Cartier Bresson), mais pour apprécier son travail, pas besoin de grandes connaissances techniques, juste une certaine sensibilité toute humaine dont chacun est - en théorie - pourvu. Juste des portraits, des captures et des instants volés (les sujets posent consciemment et pourtant il ressort des clichés d’Avedon une impression que l’artiste les a piégé). Ce qu’il y a d’astucieux dans l’exposition du jeu de Paume, c’est la disposition des salles, et l’enchaînement des photos par thème. Ca commence très esthétiquement, presque trop parfaitement par les photos de mode d’Avedon, des photos un peu précieuses de jeunes femmes très belles et toutes de Dior vêtues. Ca commence donc très beau et très fort, dans un monde irréel, le monde du posé, qui rappelle un peu le côté mensonger de Doisneau. Et puis ça évolue vers un peu plus de vérité, avec un portrait saisissant de Marilyn, qui est tellement troublant et esthétiquement parfait que chacun y reste au moins quelques minutes, sans s’inquiéter de déranger les autres visiteurs, mis par terre par la finesse de ses traits et l’infinie tristesse de son regard baissé. Richard Avedon a photographié tout le monde, tout le monde et comme personne. On redécouvre chaque personnalité que l’on croyait connaître du bout des doigts (on entend d’ailleurs dans l’exposition des “oh j’ai vu tous ses films” ou “j’ai lu tous ses livres”) à travers l’un de ses mensonges, ou l’une de ses facettes méconnues, un petit côté d’ombre que l’on a le droit tout à coup de ramener à la maison. Il fait aussi apparaître les personnalités plus rarement photographiées, écrivains, peintres, sculpteurs. C’est ceux-là que tend à montrer la fin du premier étage, les personnalités plus ou moins méconnues. On y trouve aussi des politiciens et des mafieux. L’humanité de surface et celle des bas-fonds.

Puis, on emprunte l’escalier blanc, tout juste souillé de quelques citations d’Avedon en noir, sur la photographie et sa part de mensonge. L’une d’elle dit “There is no such thing as inaccuracy in a photograph. All photographs are accurate. None of them is the truth.” (”L’inexactitude ne peut pas exister pas dans une photographie. Toutes les photographies sont exactes. Aucune d’entre elles ne représente la réalité”) Images du réel, mais à travers un regard unique, qui le transforme, le fait muter en une toute petite partie de réalité. À l’étage, d’autres célébrités, puis dans une autre pièce, le choc de sa série de photos “In the American West”, portraits de l’Amérique profonde, profonds et surtout plein de défis. Loin de la mode, le choc de la réalité. Les spectateurs restent à ce passage de l’exposition scotchés devant un personnage, comme si chacun choisissait sa cause, son malheur, on fixe une cicatrice, un regard, un visage couvert de pétrole, on regarde passivement ces gens qui nous défient de juger leur métier, leur vie, leur région, leur misère. Pour ma part je reste scotchée devant Sandra Bennett, douze ans, photographiée loin de son contexte, devant un fond blanc, et je suis bêtement fascinée par son regard sombre, ses longs cheveux détachés, ses kilomètres de vie. Tout ça dans une photo. L’instant décisif qui obsédait Cartier Bresson. Et mon père.

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