Something’s coming, and it’s gonna be great

2012 n’a été qu’allers-retours. Ce qui ne change pas, c’est les tops de fin d’année.
Alors c’est parti… Top !


Greta Gerwig dans Damsels in Distress de Whit Stillman

1. « I don’t really like the word ‘depressed’. I prefer to say that I’m in a tailspin »

Des films sortis cette année, je retiens Take Shelter (Jeff Nichols) / Damsels in Distress (Whit Stillman) / Moonrise Kingdom (Wes Anderson) / The Five-Year Engagement (Nicholas Stoller). Et hors catégorie Holy Motors, parce que j’y ai tant pensé après la projection.
Ils représentaient tous quelque chose d’important, mon angoisse de l’apocalypse, mon rapport à l’enfance, mon rapport à cinq ans de relation. Mon rapport au cinéma d’auteur (et mon angoisse de ne pas aimer ces films qu’il faut aimer). Et Damsels in Distress. Je l’ai vu au milieu de l’année, entourée de deux de mes personnes préférées. Le moment était parfait, suivi d’un frozen yogurt (bon, je ne ferai pas de rubrique sur la nourriture). Damsels in Distress, je ne l’ai pas aimé que pour sa musique kitsch, ni pour sa très belle mise en scène, ni pour son actrice qui porte des cardigans. Je ne l’ai pas non plus aimé que pour le final en comédie musicale, ni pour les beaux yeux d’Adam Brody. Ni, non plus, parce que je me reconnaissais à 95% dans son héroïne névrosée-senteuse compulsive de savon. Mais simplement parce que j’avais l’impression de voir un film que j’avais attendu toute ma vie. Complexe mais joli, un peu fou, avec des héroïnes qui me rappelaient tout ce que j’aime d’Ingrid Bergman à Sylvia Plath en passant par Judith Butler et les cupcakes parsemés de coeurs roses. Je ne crois pas que j’avais ressenti cette connexion profonde avec un film depuis, disons Manhattan de Woody Allen. Probablement je devrais vous dire de vous ruer sur le film, sauf que je ne saurais trop vous dire ce que vous pourrez y trouver. Mais tentez votre chance.

Gene Hackman dans The Conversation de Coppola

2. « This business requires a certain amount of finesse. »

Oldies but goodies. On a fini par roder notre tradition film/pizza (home made bien sûr) (mais j’avais dit que je ne parlerais plus de nourriture), et on regarde (presque) toujours de bons films. Ces petites séances de rattrapages m’ont permis, notamment, d’aimer De Palma, Coppola et Polanski (et Tess, vu en copie restaurée cette semaine, ne fait que me confirmer cet amour naissant). Trois immenses coups de coeurs dans cette catégorie, The Conversation de Coppola, film silencieux et bouleversant, Sunset Boulevard de Billy Wilder, avec un personnage principal à vif comme je les adore et Chinatown de Polanski, donc. Faye Dunaway, magique. Celui qui m’a le plus marquée, c’est bien sûr Coppola, parce que The Conversation est une merveille de narration. Dans le genre stalker, Blow Out de De Palma m’a trotté dans la tête des jours. Ce qui est toujours un bon signe.

Lena Dunham dans Girls

3. A show about nothing

Quand je pense aux grandes victoires de 2012, il y a en premier rang, mettre tous mes RTT sur la table pour aller rencontrer mon petit neveu le weekend de sa naissance. Beaucoup de tournage en rond dans le salon, à attendre l’heureuse nouvelle. Aussi petit que facile à aimer. Depuis, je pense aux balades parisiennes qu’on se fera, aux séjours à Disneyland, aux bonbons dégueu qu’on s’enfournera quand sa mère aura les yeux tournés. Et à tous les noms de dinosaures que je vais devoir mémoriser.
Mais quand je pense à 2012, je pense aussi à cette proposition innocente. « Ça te dit qu’on se mette à Seinfeld? » Bien sûr que ça me dit ! Allons-y. Meilleure décision de l’année. J’adore Elaine et ses bourdes, Georges Costanza, ce personnage détestable qui me fait mourir de rire, et puis bien sûr ce boulet de Kramer et son petit pas de danse quand il entre dans l’appartement de Jerry. Et Seinfeld, son phrasé génial, ses idées complètement creuses (pitcher un épisode de Seinfeld, c’est se rendre compte de la géniale vacuité du show). Mais bien sûr vous pouriez aussi bien regarder Girls ou revoir les dernières respirations de Bored to Death pour y entendre « Strange Powers » des Magnetic Fields (qui deviendra aussi, comme ça, votre chanson de l’année). Comme vous n’avez pas vraiment voyagé, pas vraiment foulé le sable Coney Island, ça vous fera voir du pays.

Michael Shannon dans Take Shelter de Jeff Nichols

4. Jesus Blood Never Failed Me – Yet

J’ai vu beaucoup (beaucoup trop pour m’en souvenir) de pièces / spectacles et pas assez de concerts en 2012. Le travail a beaucoup modelé mes choix culturels, parfois par obligation. Et puis parfois, par fatigue. Mais mon souvenir le plus frappant, c’était le 9 octobre, au 104. Gavin Bryars y donnait, avec l’Orchestre de Chambre de Paris, une version de son Jesus Blood Never Failed Me Yet. La veille, abritée par mon parapluie, rue Sainte Anne, j’avais reçu un coup de téléphone redoutable, de ceux qui glacent le sang. Après ce moment, je n’ai jamais, presque, reparlé de cet événement. Le lendemain, au Centquatre, cette ritournelle chantée par un sans abri et enregistrée par Bryars (elle a aussi été interprétée par Tom Waits au fil des années), a agi comme une messe. Parce qu’on a souvent besoin, par faiblesse, de se forcer à sortir de la beauté de la tragédie.
Si je ne devais en retenir qu’une poignée, j’imagine que je dirais qu’en live et en vrac j’ai aimé Une faille de Mathieu Bauer (à Montreuil), Les noces de Figaro à l’Opéra Bastille, et le très beau concert de Grandaddy à Rock en Seine.

5. Game of Thrones, bitch

Comme je n’aime pas vraiment attendre, j’ai commencé à lire A Song of Ice and Fire de George R.R Martin (le Game of Thrones d’HBO, pour ceux qui ne suivent pas). Qui est vraiment comme tout le monde le dit, très bien écrit, fluide, plein de suspense, et semé de morts toutes plus horrifiantes les unes que les autres. (c’est pas cool de tuer tous ses personnages principaux, mais j’imagine que George sait ce qu’il fait) Je me suis plutôt ennuyée littérairement en 2012, j’étais souvent debout dans le RER (merci les heures de pointe) et ça a rendu la lecture assez difficile. J’ai aimé Habibi de Craig Thomson et Building Stories de Chris Ware, tous les deux un peu tristes mais très beaux. J’ai continué mon épopée Steinbeck avec Grapes of Wrath. Rugueux et merveilleux. Et de manière plutôt inquiétante, il m’a paru très moderne dans son approche de la crise.

Et pour la musique, autant suivre ma playlist Spotify (que j’oublie, la plupart du temps, de mettre à jour). Petite année en terme de sorties, ou alors c’est moi qui devient difficile. Enfin j’ai aimé « Sherill », quand même. Autant commencer 2013 sur cette joyeuse note.

Sherill, Mac de Marco

Certains l’aiment chaud, le naufrage d’une icône

Derrière l’apparente perfection de Certains l’aiment chaud se cache un tournage chaotique : une série de ratés, de casting difficiles, de retards et d’échecs, avec comme point convergeant une immense star qui fait son retour, Marilyn Monroe. Retour sur le naufrage évité du film de Billy Wilder.

Une robe noire transparente qui cache à peine sa poitrine. Une voix tremblante qui entonne, comme si sa vie en dépendait le standard de jazz « I’m Through With Love ». Assise sur un piano, Marilyn Monroe, alias Sugar Kane, donne à voir toute l’ampleur de sa prestation dans le film de Billy Wilder, Certains l’aiment chaud. Si les derniers mots de Monroe à Wilder après le tournage ont été « fuck you », le réalisateur américain lui a pourtant offert le rôle inoubliable de sa carrière, celui d’une jolie blonde éperdument amoureuse et espiègle.

Après Sept ans de réflexion, tourné en 1955, Wilder se fait une promesse : plus jamais il ne tournera avec Monroe. Si sa présence sur l’écran est lumineuse, son caractère, ses humeurs et ses incertitudes sont ingérables. Mais, alors qu’il cherche une actrice bankable pour interpréter le rôle féminin dans son prochain film, Monroe lui écrit qu’elle adorerait tourner avec lui de nouveau. Pragmatique et poussé par les studios, Wilder tombe dans le panneau. Et s’embarque avec Marilyn dans Certains l’aiment chaud.

Come-back

Le 4 août 1958, aux studios de MGM, Billy Wilder commence le tournage de son nouveau film. L’adaptation d’un obscur long métrage allemand, dont le célèbre réalisateur de Sabrina ne veut garder qu’une idée : deux hommes qui se travestissent pour éviter des représailles. Sur le set, on trouve Tony Curtis, jeune acteur ambitieux désireux de devenir le nouveau Cary Grant, Jack Lemmon, qui vient de finir un tournage avec Doris Day, et l’imprévisible Marilyn Monroe. Le trio prend la place de Bob Hope, Franck Sinatra et Mitzi Gaynor, casting initialement convoité par Wilder. Curtis et Lemmon jouent le rôle de deux musiciens, qui, témoins d’un meurtre opéré par la mafia, sont obligés de se cacher. Pour ce faire, ils se déguisent en femmes. L’un deux est à l’aise est distingué (Curtis – Joe), l’autre manque de se casser la cheville à chaque pas en talons (Lemmon – Jerry). Ils tombent tous les deux sous le charme de la chanteuse du groupe, Sugar Kane (Marilyn Monroe), une jeune femme obnubilée par les joueurs de saxophones, sensible, et terriblement sensuelle.

Mais Marilyn n’est pas satisfaite par le rôle. Elle ne veut plus jouer de dumb blondes (blondes idiotes) et s’enferme pendant le tournage dans une insatisfaction permanente. Elle cherche sans cesse l’approbation de Wilder, et surtout celle de Paula, sa coach, qui ne la lâche pas d’une semelle. Monroe souffre à la lecture des articles des magazines hollywoodiens, sceptiques à l’idée de son come back. Elle n’a été absente des écrans que trois ans (depuis Arrêt d’autobus en 1956), et pourtant, on la questionne déjà sur la nouvelle génération de stars, comme si elle était devenue la Gloria Swanson de Boulevard du crépuscule. Une star plantureuse d’un autre temps.

Chaos

Sur le tournage, la situation est tendue entre Wilder, Lemmon, Curtis et Monroe. Jack Lemmon expliquera plus tard les retards et les sautes d’humeurs de Marilyn par son « égoïsme » de star. Elle force une actrice à se teindre les cheveux pour ne pas avoir deux blondes sur le plateau. Elle passe deux jours à enregistrer la scène de sa prestation sur « Running Wild » parce qu’elle rate systématiquement son playback. Elle arrive sur le plateau à 15h au lieu de 9, les yeux bouffis, encore sous l’effet des somnifères et de l’alcool qu’elle cache dans son thermos. Elle reprend la même scène soixante fois avant de réussir à dire son texte correctement. Puis, elle quitte le tournage à cause du plan final de la comédie, qui n’est, à son grand désarroi, pas un gros plan de son visage.

« Elle était torturée. Mais pas par quelqu’un d’autre, par elle-même » écrira Curtis en 2009. Au milieu de ce tournage chaotique, Wilder envisage même l’impensable : changer d’actrice. Retourner chercher Mitzi Gaynor, ou proposer le rôle à Natalie Wood. N’importe qui, mais pas Marilyn, qui, après un cocktail de médicaments et de whiskey, est à l’hôpital pour deux semaines. Avec à son chevet, Arthur Miller, son mari, qui ne va plus la quitter pour le reste du tournage. Car elle finit par y revenir. Entre les membres du staff, une blague circule. « Que veulent dire les initiales M.M ? » « Missing Monroe ! » Elle revient de l’hôpital plus distante, incertaine, et irascible que jamais. Wilder écrira, des années plus tard : « je n’ai pas perdu tant que ça de temps. Ses retards m’ont permis de lire Guerre et Paix, Les Misérables et Hawaii. »

Brillante

Lemmon et Curtis ont compris dès le début du tournage que, perchés sur leurs talons, il fallait qu’ils soient toujours parfaits, pour ne pas manquer la prise que Marilyn réussirait. Et pourtant, malgré le conflit qui a brisé pour toujours sa relation avec Norma Jean, Wilder n’a jamais regretté son choix. Parce que cette soixante et unième prise qu’elle finissait par réussir était toujours brillante. « Elle avait une aura », écrira Wilder plus tard, « qu’aucune actrice n’avait, sauf Garbo. Aucune. Elle était vraie, elle allait plus loin que l’image. On aurait dit, en la voyant sur l’écran, qu’on pouvait l’approcher, la toucher. » Marilyn Monroe était capable de reprendre une scène, deux jours plus tard, parce qu’elle avait l’impression de ne pas avoir touché du bout des doigts cette perfection qu’elle convoitait. Et qui, l’air de rien, l’a faite rentrer dans la légende.

Twixt, à la recherche du temps perdu

Manifeste d’un ex-habitué d’Hollywood, Twixt est aussi le dernier volet de la trilogie « cheap » de Coppola, commencée avec L’homme sans âge et continuée avec Tetro. Imageries gothiques kitch et clichés en tous genres enrobent malicieusement cette réflexion sur la création et le deuil.



Hall Baltimore, ex-écrivain à succès passé de mode, se rend à Swan Valley pour écouler quelques exemplaires du dernier volet de sa saga sur les sorcières. Dans cette petite ville, qui ressemble à s’y méprendre à l’imaginaire Twin Peaks, l’auteur alcoolique et solitaire, interprété par le magistral Val Kilmer, rencontre Bobby Lagrange, hilarant cliché de sheriff, qui lui propose d’écrire un roman sur le meurtre d’une jeune femme de la ville, trouvée morte un pieu dans le cœur. Son titre ? The Vampire Execution. Dès la première minute, Coppola pose les bases de la fourmillante imagerie de Twixt. On reconnaît au grand auteur l’art d’installer une ambiance, si décalée soit elle, dès la scène d’ouverture. Il joue avec le scénario en le bardant d’éléments narratifs empruntés au roman gothique et au style policier : ville mystérieuse, meurtre sanglant, souvenir pesant de l’assassinat de jeunes enfants, jeune vampire amie et ennemie (la toujours juste Elle Fanning),…

Les enjeux principaux de Twixt se préparent pendant le premier rêve de Baltimore. Cette séquence ouvre non seulement les portes d’une nouvelle esthétique, mais elle dévoile aussi une brèche qui mène directement dans l’esprit du réalisateur. Twixt s’articule dès lors en deux esthétiques : l’une en noir et blanc, celle du rêve, autobiographique et brumeuse comme ce « fog » que l’éditeur de Baltimore lui interdit d’utiliser, l’autre en couleur, marquée par l’abrupte netteté froide du numérique, que Coppola a été l’un des premiers à défendre. Pendant ces séquences de jour, le réalisateur n’hésite pas à utiliser des split screens démodés et des plans très statiques qui confèrent une certaine lenteur à l’action. Les séquences de rêves, quant à elles, sont des tableaux d’une grande exubérance, où l’auteur ne se refuse aucun décor kitsch, aucun cadrage absurde, aucun maquillage fou. Gonflé de ces effets outranciers, Coppola y esquisse pourtant des idées d’une grande beauté et d’une grande délicatesse. C’est dans cette brume que se jouent les grandes scènes du film : celle où, en surimpression sur l’eau, Baltimore et Coppola revivent en même temps le décès par décapitation de leur enfant, et celle où le jeune rebelle sans âge, qui vit sur la berge en face de la ville, entraine V dans une folle course contre la mort.

Au cœur de Twixt, deux motifs : le deuil et le processus créatif. Coppola nous montre qu’ils s’enlacent dans une étreinte éternelle : le deuil nourrit le processus créatif, et le processus créatif peut permettre de résoudre l’infinie douleur du deuil. Pour personnifier l’inspiration et la perte, Baltimore est accompagné du fantôme d’Edgar Allan Poe. Poe écrivit toute sa vie pour Virginia, sa maîtresse et cousine disparue. Tout comme Baltimore, il fut hanté par des thèmes éternels : la beauté, la mort, le temps qui passe (symbolisé dans Twixt par le clocher de la ville qui indique sept heures différentes). Poe se promène une lanterne à la main, lumière de l’inspiration qui guide Baltimore dans ses propres songes. Elle se confond dans le cadre, on ne la discerne presque pas, bien qu’elle diffuse une lumière jaune au milieu de plans en noir et blanc. La lueur est l’ultime but de la quête : elle éclaire la fin du processus de deuil, elle permet de trouver l’inspiration.  C’est en suivant cette faible lumière que Baltimore trouve les clés de son histoire. Twixt, sous ses abords de délire kitsch, est un film très littéraire, le manifeste d’un homme qui a lu Poe et Hawthorne, qui a vu la gloire dans les yeux et l’a laissée partir. Le film d’un homme de 73 ans qui règle enfin ses comptes.

Ses comptes avec Hollywood mais aussi avec le temps qui passe, ce temps qui vole les enfants et leur innocence. Lors d’une scène troublante qui met en scène l’assassinat de jeunes orphelins par un pasteur, Coppola par un plan statique et un lent ralenti, semble personnifier par une lame qui tranche des gorges pâles le temps qui fait couler le sang rouge des innocents. Le personnage de Flamingo, dont on dit qu’il est un vampire, porte en lui l’éternité, il est toujours vu par des ralentis hypnotiques et des apparitions furtives. Il est cette utopie chère à Coppola, cette figure d’éternelle jeunesse qui traverse son œuvre, du Michael Fitzsimmons, poète beat Kerouaquien de Peggy s’est mariée au Rusty James des années 80. Finalement, c’est Coppola qui gagne la bataille du temps : son film glisse furtivement d’une narration à une autre, du présent de Baltimore, on bascule au temps du roman qu’il écrit, un temps suspendu, un hors-temps. Le film, lui même, est un fragment d’éternel.

Carole Martinez, si les femmes m’étaient contées

Carole Martinez est l’auteur de deux romans publiés chez Gallimard, Le cœur cousu (2007) et Du domaine des Murmures (2011). Deux épopées lyriques qui dévoilent des destinées de femmes extraordinaires. Plongée dans l’écriture délicieusement féminine de celle qui a remporté le Goncourt des Lycéens en 2011.

Goya, la maja VestidaGoya, la maja Vestida

Deux romans. Un point commun. Les femmes.
Le cœur cousu raconte la traversée fantastique de Frasquita Carasco, femme espagnole pleine de force et de rage, qui, perdue au jeu par son mari, embarque sa troupe d’enfant dans un voyage à travers le pays et les âges. Le roman est un conte qui oscille toujours entre réalité et imagination et qui joue avec les sens et la logique du lecteur. Ces jeunes femmes ont elles des pouvoirs incroyables, ou est-ce la plume légère de Martinez qui dessine des mirages ? Le cœur cousu est avant tout une histoire de femmes pleines de fougue, d’une sororité à toute épreuve et de la passation entres elles des légendes et des traditions féminines. S’il y a du merveilleux dans le roman, c’est bien grâce au don de Carole Martinez : celui de créer des personnages plus grands que le monde.

Du domaine des Murmures, encore plus épuré et viscéral, conte l’histoire d’Esclarmonde, une jeune femme qui pour éviter de subir un mariage forcé en 1187, décide de s’emmurer dans une chapelle. Une lecture qui happe et passionne, où l’on découvre une femme et une mère, puis une amoureuse et une amie, dont la profondeur rappelle l’une des plus belles figures féminines de la littérature française, Clélia Conti. L’amoureuse de La chartreuse de Parme de Stendhal est aussi une figure de la claustrophobie, puisque Fabrice, celui qui l’aime passionnément, est enfermé en prison dans une tour. L’imaginaire merveilleux de Carole Martinez renvoie souvent à ces héroïnes qui traversent les siècles.

Frasquita Carasco elle-même a la trempe d’une autre grande figure de la littérature, Emma de Madame Bovary. L’auteur sait parfaitement jouer avec nos nerfs, nous faisant parfois l’aimer follement, quand avec ses doigts magiques elle se brode une robe de mariée sublime, provoquant l’indignation et la jalousie des villageois. Elle sait d’autres fois nous captiver quand Frasquita recoud le visage d’un révolutionnaire, ou quand elle se donne à l’homme qui l’a gagnée au jeu contre son mari. Mais les femmes de Carole Martinez ne sont pas des saintes, et parfois on la hait, comme on ne peut haïr que les grandes héroïnes, quand elle s’emmure dans son silence et rejette ses enfants. Tout comme quand Esclarmonde, voyant que tous les villageois viennent la consulter comme une sainte ou une Pythie, se gonfle d’orgueil et se charge d’une hauteur qui l’éloigne du lecteur. Avant de se coller à sa peau quand elle se lie d’amitié avec Berangère, un personnage féminin d’une grande douceur et d’une force qui inspire le respect.

Carole Martinez elle-même se prend de tendresse pour ses personnages. Et ça se sent. Elle avoue volontiers qu’elle « aime travailler la matière féminine et les personnages féminins. » Et elle polit habillement toutes ces facettes d’un même personnage, jusqu’à rendre ses héroïnes plurielles et universelles. Elles viennent toutes des temps anciens, et pourtant le féminisme assumé de Carole Martinez les rend férocement modernes. Le secret ? Utiliser des codes éternels associés à la féminité, et les dépoussiérer malicieusement. Dans Le cœur cousu, chaque femme de la famille hérite d’une boîte mystérieuse, dans laquelle chacune trouve son talent particulier. Frasquita y découvre une boîte de couture. La couture reste l’attribut éternel de la femme, qui reprise, qui répare… Un mythe poussiéreux. Mais la broderie chez Frasquita est un don : tout comme Carole Martinez coud les mots les uns aux autres pour en faire des toiles colorées et folkloriques, Frasquita utilise son aiguille pour recoudre son amant, pour se fabriquer une robe qui palpite selon ses émotions, et pour coudre un cœur à une sainte. Quand les femmes sont dans la cuisine, elles se rêvent dehors,  s’inventent des histoires. L’héroïne du Domaine des murmures, de son enfermement, voit tout un monde. Elle est mère, amie, amante, elle est des milliers de personnes en un corps prostré. Ces femmes ont l’infini de leur imagination comme compagnie, et leurs conditions parfois difficiles deviennent des dons.

Les héroïnes de Carole Martinez ont leur destin bien en main. Dans Le cœur cousu, elles se choisissent un don ou une destinée, et ont des noms qui en disent long sur leur avenir, elles sont Martirio, Angela… Elles savent aussi être plus fortes que leurs homologues masculins. Le corps est au centre de leurs problématiques. Frasquita ne cesse d’être enceinte, tandis que le ventre d’Esclarmonde grossit dans sa retraite. La maternité est tissée entre les lignes du roman, et les accouchements sont toujours un moment de souffrance et d’abandon. Le corps a aussi un rapport violent à la sexualité. Carole Martinez a le verbe vif quand il s’agit de raconter le viol d’Esclarmonde ou le désir ardent de Frasquita. Ses personnages tout entiers habitent le roman, avec leurs corps, leurs présences, leurs enfants. Esclarmonde, lorsqu’elle ne désire pas son mari et décide de devenir martyr – dans une tirade que Jane Austen n’aurait pas reniée – se coupe l’oreille. Sa propre chair est sacrifiée sur l’autel du désir masculin. Mais devient aussi le symbole qui la mène à la liberté. Bérangère, ce personnage qui fascine et attire les hommes, est elle même une grande figure féminine et tragique. Qui succombe fièrement entre les bras de son amant.

De la peur de Carole Martinez de « figer l’oralité » naît une langue légère, un art de l’ellipse et de l’image, féminine par son corps à corps avec ses personnages. Dans l’avenir, l’auteur va travailler l’image de la sorcière pour une série de bandes dessinées pour Casterman. Avant, on n’en doute pas, de retrouver son fourmillant monde imaginaire, pour en sortir une nouvelle merveilleuse fresque féminine et féministe. On l’attend.

 

Don’t let me hit the ground

The Temptation of Victoria from Dani on Vimeo.

Un post en forme de vidéo, juste parce qu’il est l’heure de la pluie, que Victoria Bergsman (génie derrière les Concretes, et Taken By Trees), les mains pleines de fleurs et de vinyles, danse sur la plus belle chanson du monde, Temptation, New Order, ce morceau et son refrain qui attache.

Parce que quand on a le temps de rien, on prend parfois 8 minutes pour se rappeler qu’à la base, on voulait défendre une certaine idée de la musique, de la pop, de la culture, et que même s’il ne reste rien de tout cela, même si les ambitions ont des formes de lambeaux dégoûtants, même si tout fond et s’amenuise, il reste cette chanson.

Et pourquoi s’arrêter sur quoi que ce soit d’autre ?

Reportage à Pictoplasma, cabinet de curiosité moderne

©Kaluk, par Ben et Julia

Hybridation entre pop culture, DIY, art, vidéos et théories, le monstre à mille têtes qu’est Pictoplasma, collectif fondé par Thaler et Denicke il y a une dizaine d’années, n’a cessé de grandir. Intéressés par une vision moderne du « character » (personnage), ils invitent à leurs expositions des artistes, graphistes, peintres, sculpteurs et leurs proposent de revisiter des mythes. Ils organisent des expositions, présentations, éditent des livres, et offrent des projets toujours plus ambitieux. Cet hiver, et pendant un mois, ils investissent Paris et plus particulièrement la Gaîté Lyrique.

Reportage au cœur de ce festival, qui présente à la capitale une vision décomplexée et moderne de l’art et du design.

Pi-cto-plas-ma. Ce nom n’est pas familier à nos oreilles française et pourtant. À la fois collectif d’artistes et festival de curiosités prenant la forme de monstres digitaux, le projet de Thaler et Denicke n’a cessé de grandir et de s’étendre au-delà de son berceau berlinois. En dix ans, les deux allemands ont réuni autour d’eux des projets autour d’un thème : le personnage. Thaler, diplômé d’une école de cinéma et d’animation, et Denicke, étudiant en théorie des médias et études culturelles, ont réuni des artistes, des graphistes, des vidéastes et des conférenciers autour d’une ribambelle de projets : livres, recueils, expositions, DVD, ateliers,… Le but : sortir le personnage de son écrin narratif, où le dessin animé l’a enfermé, pour le balader dans des univers créatifs complètement débridés. En 2004, lors du premier « festival » Pictoplasma en Allemagne, les deux amis ont proposé une explosion de projets tous plus loufoques les uns que les autres, qui replaçaient l’idée du monstre et de la créature au sein d’une réalité physique et artistique : ils mettaient ainsi en place pour la première fois une exposition de personnages et des ateliers de couture, qui plaçaient vraiment une idée du DIY (Do It Yourself, « faites le vous-même ») au cœur du projet. [Read more...]

2011

Mon 2011 est rempli de vieilles choses, pas sorties cette année, mais qui ont su me marquer tout de même. Je ferai sagement, pour d’autres médias, mes tops 2011 de nouveautés, mais puisque je dis bien ce que je veux ici, voilà mon année 2011 en quelques noms, quelques découvertes.

En 2011…
Un concert : Joanna Newsom aux Bouffes du Nord le 15 janvier. J’ai déjà écrit mon ressenti sur ce concert sur Goûte mes Disques, mais un peu moins d’un an plus tard, je peux réitérer. J’ai écouté ses disques beaucoup trop souvent, et je m’empêchais de chanter à pleins poumons pendant tout le concert. Mon moment préféré était sans avoir à y réfléchir « Have One On Me », une chanson qui prend tout son sens sur scène, qui monte et descent, avec laquelle elle sait jouer avec beaucoup d’habileté et d’espièglerie. Sa voix magique, ses doigts de fées, ses paroles cryptiques, il n’y a pas grand choses que je n’aime pas dans ce qu’elle chante. Toujours habitée, jamais tricheuse, toujours juste.

Un roman : Women In Love de D.H. Lawrence. J’en ai déjà parlé dans mon bilan à mi-chemin mais Women in Love est un chef d’œuvre absolu. Et pourtant cette année j’ai lu Le Rouge et le Noir, Madame Bovary, le Temps Retrouvé et Tender is the Night, qui m’ont tous secouée, mais Women In Love a fini de tisser ce lien indéchirable entre Lawrence et moi. « It was something beyond love, such a gladness of having surpassed oneself, of having transcended the old existence. How could he say « I » when he was something new and unknown, not himself at all? This I, this old formula of the age, was a dead letter. »

Un film : The Godfather de Francis Ford Coppola / Barry Lyndon de Stanley Kubrick. Petite exception pour les films, je n’ai pas pu départager les deux. Deux BO merveilleuses, deux films bourrés de scènes qui m’ont happée pour toujours, et surtout, deux films absolument cultes que j’avais honte de n’avoir pas vus. [c'est réparé à présent]

Un acteur : Al Pacino. Ayant tout à fait horreur de Scarface (ça arrive, même aux meilleurs), pour moi Pacino c’était le mec qui dit « fuck » tous les deux mots, un peu macho-beau-gosse-au-secours. Et puis je l’ai vu coup sur coup dans The Godfather et surtout dans Dog Day Afternoon de Sidney Lumet, où il est sublime. Alors j’ai bien été obligée de retourner ma veste. Surtout quand Heat a fini de me convaincre. Team Al !

Un disque : Real Estate, Days. J’ai aussi déjà écrit sur le sujet pour Goûte Mes Disques, mais deux fois valent mieux qu’une. Days a sauvé à la fois ma fin d’année, me permettant d’oublier les trajets en RER en me dandinant sur « Ohhhh It’s reaaaaaal », et me faisant surtout voir cet avenir de l’indie pop auquel je ne croyais plus. J’ai ingéré des dizaines de disques de pseudo-twee pseudo-shoegaze en 2011, me laissant croire que l’indie pop était bel et bien enterrée dans les années 90. Passe à autre chose, ma vieille. Et puis, Real Estate et leur pop solaire, qui met de bonne humeur, qui fait du bien. Je n’en demandais pas plus. MERCI.

Une héroïne : Madame Bovary. Découvrir Flaubert est probablement l’une des meilleures choses qui me soient arrivées en 2011. Madame Bovary m’a permis d’entrevoir une autre façon d’écrire, différente et fascinante. Infusée de liberté et portée par cette héroïne merveilleuse, inconstante, ambigüe, un peu cruelle. Madame Bovary ne m’a jamais quittée.

Une série : Parks & Recreation. Beaucoup d’heures encore passées à regarder des séries, et malgré toutes les fictions super intelligentes que l’on regarde, mon Awwwwward de la série la plus attachante revient forcément à Parks & Recreation dont j’ai pourtant détesté la première saison. C’est drôle, c’est mignon, c’est bien joué, c’est « enjeu émotionnel » à tous les plans, bref, c’est fait pour moi.

Une ville : Venise. Je ne voyage pas souvent, mais en 2011 j’ai découvert l’Italie à travers les petits rios Venitiens. Et Venise m’a parlée. Je pense encore chaque jour aux reflets du soleil sur les petits campos vers 18h. J’ai découvert que les touristes ne font pas plus de 10 pas autour du lieu le plus touristique d’une ville. Ce qui laisse des kilomètres de Venise vide de sons et vide de visages, une Venise difficile à apprivoiser, sublime et désolante à la fois (parce que mangée par les moisissures). Et surtout, une Venise hors-temps.

 

You Can Have It All

Yo La Tengo est un groupe plutôt simple en apparence, trois résidents d’Hoboken qui ont simplement révolutionné le monde du rock indé en 30 ans de carrière, mais l’air de rien.

Aussi sûr que j’ai 24 ans, qu’il pleut à Nanterre et que mon chat se jette sur le canapé, Yo La Tengo est mon groupe préféré, comme un petit trésor que je garde jalousement au creux de mon Ipod. (oui mon rapport à la musique est immatériel, et je m’en balance)
Érudits mais un peu pouilleux en même temps, je n’oublierai jamais ma rencontre avec eux dans les loges de l’Alhambra, ils buvaient des bières, j’aurais aimé pouvoir disséquer d’où vient en eux ces morceaux que j’aime tant. Mais je ne pouvais que poser des questions bancales.
Environ 6 ans que je m’accroche à eux, qu’ils continuent à être une BO parfaitement satisfaisante. Il y a 4 ans dans le train entre Uppingham et Londres, c’est cette chanson que j’écoutais, Our Way To Fall, pour te voir sur ce quai. Et depuis, j’ai pris ta main dans la mienne pour écouter des disques, voir des concerts, piquer des crises, manger des cheesecakes, marcher à Paris, Nanterre, Brest, Londres, Venise, Uppingham, 4 ans c’est court, surtout quand c’est 4 ans pour passer du temps à te connaître.

On révolutionne un peu notre monde, l’air de rien. En écoutant Yo La Tengo. Héros de l’ombre, aussi.

Colin Stetson

Ce morceau de Colin Stetson a percé mon esprit. Je l’ai intégré, brutalement.

Je trouvais le disque un peu hermétique, jusqu’à ce que ce morceau ouvre une brèche. Enfin, au 6ème titre, la porte s’ouvre. Je m’engouffre. Je comprends.
C’est aussi bien de devoir tâter les contours de la porte avant d’en trouver la poignée.

J’ai lu beaucoup de bien sur la prestation de Colin Stetson aux Transmusicales, et depuis j’ai eu très envie de l’écouter. Je ne regrette pas.

There were those who couldn’t take it
There were others on their own

Silver Jews : le chaînon manquant

C’était l’époque où j’allais prendre des disques à la médiathèque Arpège, rue Neptune, à Brest, où j’empruntais 5 disques, et à chaque fois je pouvais être sûre qu’au moins 3 seraient trop rayés pour fonctionner sur ma platine 3 CD.

En rentrant chez moi un jour, j’ai mis Tanglewood Numbers, un disque de Silver Jews, un disque qui représentait enfin ce chaînon manquant dans les groupes de pop : une personnalité. Une voix, des textes, une unicité, une homogénéité. Silver Jews touchait du doigt une perfection tout à fait subjective.

J’ai écouté tous leurs disques, et j’ai appris que beaucoup les considéraient comme des sous-Pavemement, alors j’ai décidé d’en vouloir à Pavement pour toujours. Même si parfois, j’ai quand même laissé une petite place à Stephen Malkmus dans mon cœur. Mais l’indie-rock des années 90 m’a toujours ennuyée.

Tanglewood Numbers s’illustre par une série de chansons parfaites, d’une incroyable cohérence. Presque un concept album. Fourré de tubes géniaux, qu’il est toujours bon de ressortir un jour de pluie,  Tanglewood Numbers est un feel-good album comme il en existe peu.

Silver Jews a très peu tourné, mais un jour ils sont passés au Point Éphémère, David Berman s’épongeait le visage avec du PQ, et ça reste le meilleur concert que j’ai jamais eu l’occasion de voir. Surtout parce qu’on a découvert tous les deux « Tennessee », on ne connaissait pas encore notre Silver Jews sur le bout des doigt à cette époque, on se tenait la main, et on était sacrément contents.

Les filles du premier rang criaient « PUNK ROCK DIED WHEN THE FIRST KID SAID, PUNK’S NOT DEAD » en chœur, on était tous un peu admiratifs de Berman, et de son incroyable sens de la formule. Lui qui, comme un enfant perdu, se lovait dans les bras de la belle Cassie, sa bassiste, choriste et femme.

David Berman n’aime pas la scène, mais ce mois de mai 2000-quelque chose au Point Éphémère, il s’est quand même fait transpirer dans son costume, avec son rouleau de papier dans une main et son micro dans l’autre, pour nous. En 2009, Silver Jews s’est séparé, et il me semble que ça reste une décision irrévocable. Mais toujours, je pense à eux, quand un groupe n’est pas original, fait du mauvais indie-rock, quand j’entends une voix grave qui n’a rien du piquant de celle de Berman, quand je lis des paroles drôles mais peu spirituelles. Les groupes s’en vont et sont vite remplacés, et Silver Jews ne dérogue pas à la règle. Mais pour moi, ils restent le chaînon manquant sur la scène indépendante. Et j’espère toujours leur retour.

Lire le blog de Berman
Le clip de I’m Getting Back Into Getting Back Into You
Le clip de Punks In The Beerlight
Le clip de Sleeping Is The Only Love